La croissance technico-industrielle est-elle encore possible dans un monde aux ressources limitées et déjà encombré de ses déchets toxiques ? L’écologie est-elle nécessairement synonyme de décroissance ? Faut-il envisager un changement de civilisation ?
Sur le fronton du palais de Chaillot, à Paris, figure cette phrase illustre de Paul Valéry, écrite en 1931 : « Le temps du monde fini commence ». On peut considérer cette sentence comme une des premières prises de conscience écologique. Autrement dit, les arbres ne montent pas jusqu’au ciel et la générosité de la nature n’est pas infinie…
Presqu’un siècle plus tard, nous sommes quatre fois plus nombreux sur terre, le dilemme n’est donc pas résolu et la machine s’est emballée ! Le débat sur les limites de la croissance sont évacués par les politiciens qui promettent toujours plus et ignorés par les citoyens, trop occupés à conserver leur petit confort.
Seule une frange d’intellectuels disserte sur la décroissance, sans résoudre l’équation fondamentale : comment continuer d’améliorer le bien-être de la population, tout en préservant les ressources et l’environnement ? Nous sommes ici au croisement de l’écologie, de la politique et de l’économie. Notre avenir dépend des réponses que nos sociétés seront capables de donner et d’appliquer. Autant dire que le sujet n’est pas anodin.
L’âge de la machine
Nous ne manquons pas d’intellectuels qui, au cours du XXème siècle, ont fait une critique radicale de la civilisation industrielle et de son facteur principal, la technique moderne. L’urbaniste américain Lewis Mumford fut un pionnier en dénonçant « l’âge de la machine ». De leur côté, Gunther Anders et Jacques Ellul élaborèrent, de façon convergente, un diagnostic critique de la société technicienne de l’après-guerre. Ces trois auteurs ne purent que constater le triomphe du système « méga-technique » !
De son côté, le prêtre philosophe Ivan Illich fit sienne cette critique de la démesure et de la déraison technologique en l’étendant à tous les aspects de la société et, en particulier, aux systèmes de santé et d’éducation. Selon Illich, les grandes institutions des sociétés modernes sont hypertrophiées au point de faire obstacle à leur propre fonctionnement : trop de médecine finit par détériorer la santé, les progrès des transports et de la vitesse deviennent nuisibles pour l’autonomie et l’environnement, tandis que l’école abêtit, par ses normes et ses préjugés « prêt-à-penser ».
« La productivité se conjugue en termes d’avoir, la convivialité en termes d’être », écrit ainsi ce penseur visionnaire. C’est avant tout un combat pour l’autonomie que mène Ivan Illich pour qui la décroissance ne signifie pas la récession. « Au stade avancé de la production de masse, une société poursuit sa propre destruction. La nature est dénaturée. L’homme déraciné, castré dans sa créativité, est verrouillé dans sa capsule individuelle » écrit-il dans un de ses livres phares : « Convivialité ».
Illich n’est ni désespéré, ni résigné, et il propose des voies de recours qui supposent néanmoins une contre-révolution industrielle. Il ne fait pas sienne la doctrine marxiste de l’Homme exploité par l’Homme, mais y substitut la notion de l’Homme exploité par la machine et la technique. A l’heure de la dictature du digital, cette approche, formulée en 1970, apparait singulièrement prémonitoire !
Il propose « plus de bonheur avec moins d’abondance », dans une société qu’il définit ainsi : « J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’Homme contrôle l’outil. »
Le projet d’Illich n’est pas simple, mais il n’en est pas moins indispensable à l’équilibre de l’humanité. Même si elle est encore utopique sa vision est cependant magnifique et grandiose : « Passé un certain seuil, l’outil, de serviteur, devient despote. Passé un certain seuil, la société devient une école, un hôpital, une prison. Alors commence le grand enfermement. Il importe de repérer précisément où se trouve, pour chaque composante de l’équilibre global, ce seuil critique. Alors il sera possible d’articuler de façon nouvelle la triade millénaire de l’homme, de l’outil et de la société ».
La sobriété heureuse
D’une certaine façon, la position de l’écologiste Pierre Rabhi n’est pas très éloignée quand il prend conscience que la modernité n’a pas tenu ses promesses. Il rejette l’abondance factice aliénante : « Aujourd’hui, c’est le désenchantement, la fin des illusions pour un nombre grandissant de citoyens des nations dites prospères. Ce long processus d’aliénation débouche à présent sur un double exil : l’être humain n’est plus ni relié à un ordre social ni enraciné dans un territoire. La mobilité est devenue une condition sine qua non pour conserver un emploi » écrit-il dans son livre phare au titre explicite : « Vers la sobriété heureuse ».
Le projet de Pierre Rabhi demeure lié à la terre et à la vie en famille de façon autonome, c’est en ce sens que sa vision parait utopique : comment imaginer un retour à la terre avec plus de 8 milliards d’habitants ? Néanmoins, son manifeste est à la fois plein de poésie et de rêve, une sorte de retour à un âge d’or magnifié…
« Désormais, la plus haute, la plus belle performance que devra réaliser l’humanité sera de répondre à ses besoins vitaux avec les moyens les plus simples et les plus sains. Cultiver son jardin ou s’adonner à n’importe quelle activité créatrice d’autonomie sera considéré comme un acte politique, un acte de légitime résistance à la dépendance et à l’asservissement de la personne humaine ».
L’immense mérite de Pierre Rabhi fut de modifier l’image de cette révolution des consciences en utilisant le très beau concept de « sobriété » à la place des mots décroissance et austérité…
Les deux impossibilités
Des projets plus contemporains semblent plus réalistes en abandonnant la part trop utopique d’un projet écologique. Je pourrais citer, en particulier, un mouvement qui semble actif dans les milieux universitaires québécois et qui cherche à concilier technologie et sobriété.
Des débats intéressants ont lieu dans la revue en ligne Polémos. C’est dans ce cadre que mon attention a été attirée par la thèse de doctorat de Simon Chaunu qui trace « une socio-histoire des origines intellectuelles de l’écologie politique » et qui débouche sur une ébauche de projet pour le monde d’aujourd’hui.
Sa démarche n’est pas moins radicale que celle de ses prédécesseurs, mais elle est plus réaliste dans le sens qu’il renonce au grand soir révolutionnaire pour renverser la table. Par ailleurs, il fait le deuil d’un retour au monde préindustriel et il prend acte que « dans nos sociétés post-industrielles avancées » la base sociale contestataire et révolutionnaire n’existe plus et les citoyens ordinaires ne sont pas conscients des enjeux.
Dans ses conditions, Simon Chaunu propose de profiter des crises du productivisme et des pénuries qui ne manqueront pas de survenir, pour agir : « La mégamachine planétaire butera à terme sur certaines limites physiques et biologiques infranchissables ». Par conséquent, le projet demeure modeste :« nul automatisme historique, mais une fenêtre de possibilités par laquelle s’engouffrer, au moment opportun ».
C’est le même réalisme et le même opportuniste qui l’amènent à railler la position de certains groupements écologistes, adeptes d’opérations coup-de-poing qui ne mènent nulle part. Au contraire, il propose d’attendre la crise et il convient donc « d’abandonner l’idée de sauver la planète et le climat ».
Pour l’instant, ces projets butent sur une double impossibilité : comment rejeter la sphère techno-industrielle qui serait aliénante et, dans le même temps, envisager une croissance infinie ? On peut envisager de concilier technologie et sobriété, mais est-il possible de concilier une croissance sans l’appui de la technostructure ? Cette remarque de Charles de Gaulle illustre le dilemme actuel : « On ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères, mais que faire de grand sans elles ? ».
Il convient de se rendre à l’évidence, la société actuelle n’est pas prête pour la sobriété et encore moins pour la décroissance, comme l’illustre le mouvement des « Gilets jaunes », toujours prêt à ressurgir…
Pour conclure, je citerai la position lucide d’un intervenant : « Le discours technophobe d’une partie du mouvement écologiste et du mouvement de la décroissance constitue, à mon avis, un cul-de-sac conceptuel dont il faut s’extraire ». J’ajouterais en contre-point que la crise écologique est inévitable à terme et que, de toutes façons, la décroissance surviendra de force, si ce n’est de gré !…