1108 – AUTO-ANÉANTISSEMENT !

Depuis la nuit des temps, l’humanité oscille entre Éros et Thanatos, entre la pulsion de vie et la pulsion de mort. Cette dernière semble aujourd’hui nous terrasser, du moins en Occident. Nous assistons, impuissants, à un vaste mouvement d’autodestruction, tous azimuts !

Désormais, l’humanité doute d’elle-même et de son avenir. Survivra-t-elle à ce siècle ? Cette question devient lancinante et émane de diverses couches de la population qui constatent, terrifiées, que le mur du temple se lézarde, que des piliers se fissurent et que tout l’édifice menace de s’effondrer.

J’ai vécu assez longtemps pour évaluer l’évolution de notre société occidentale, depuis plusieurs dizaines d’années, et cette vision me remplit d’effroi car je constate les symptômes du déclin et je ressens les prémices de l’effondrement final. J’ai déjà planté des jalons, au fil des années, au cours desquelles la situation a continué de se dégrader.

Dès 2012, dans une chronique, je relevais la remarque de l’historien Jared Diamond qui écrivait que la disparition de toutes les civilisations était précédée par « un processus d’autodestruction, la plupart du temps inconscient ». Cette analyse rejoignant celle du britannique Arnold Toynbee : « Les civilisations meurent de suicide, pas d’assassinat ». (Relire chronique libre N°350 « Notre civilisation est-elle suicidaire ».

Ces réflexions furent complétées en 2020 dans une chronique dans laquelle j’énumérais les facteurs à l’origine de notre malaise collectif : baisse du niveau de vie, inégalités croissantes, perte de confiance dans la démocratie, discrédit du personnel politique, confusion entre liberté individuelle et permissivité, perte des repères et des valeurs traditionnelles, épuisement des ressources, baisse du désir d’enfant, absence de transcendance, dictature de la technologie et recherche du surhomme. Cet ensemble concourant à une véritable crise anthropologique. (Relire chronique libre N°821 intitulée « Malaise dans la civilisation », pour paraphraser Freund.

En Janvier 2024, je publiais « Est-il minuit moins une ? », chronique N°1019, dans laquelle j’analysais l’inhibition de nos sociétés face aux dangers que nous voyons venir, comme l’alcoolique ou le drogué qui savent qu’ils se détruisent. Nous sommes aussi incapables de prendre soin de notre santé individuelle que l’État qui est incapable de maitriser la dette publique, qui risque de nous emporter tous. Les dangers qui s’accumulent dépassent nos capacités d’anticipation et nous tétanisent, comme les passagers du Titanic qui continuaient de faire la fête pendant que le navire coulait…

Une époque mortifère

Nos sociétés sont au bord de l’implosion avec leurs lots quotidiens d’affrontements sur tous les fronts. La guerre en Ukraine, le génocide à Gaza, les tueries gratuites qui se multiplient, les suicides en série, y compris chez les très jeunes, le harcèlement sur les réseaux sociaux, les pulsions incontrôlées, l’explosion de la consommation de drogues par toutes les couches de la population, les troubles psychiques chez les jeunes, les maladies mentales qui s’amplifient, l’addiction numérique, sans compter les haines identitaires, etc …

En 1920 déjà, Sigmund Freund s’inquiétait dans « Malaise dans la civilisation » des tensions et « des pulsions d’agression et d’auto-anéantissement » que notre développement culturel ne parviendrait pas à contenir. « Les hommes ont porté si loin leur domination des forces de la nature qu’avec leur aide, il leur est facile de s’anéantir mutuellement jusqu’au dernier ».

Nous sommes arrivés à l’époque de l’auto-anéantissement anticipée par Freund et de nombreux signes avant-coureurs en sont les prémices. Récemment, le journal « Le Monde » a fait une enquête dans les milieux sataniques dont il a publié la synthèse sous le titre évocateur suivant : « Néonazis, précriminels, masculinistes et nihilistes : enquête sur ces communautés de jeunes hommes fascinés par le mal et l’ultraviolence ».

Il ne s’agit pas de faits isolés d’individus marginalisés et malades mentaux. Il s’agit de groupes structurés et hiérarchisés qui opèrent sur le darknet à travers le réseau social Discord. La haine de l’humanité y apparait à son paroxysme et débouche sur une violence et un sadisme insoutenable.

Si vous avez le cœur solide, vous pouvez consulter l’enquête du Monde, mais vous pouvez vous contenter de savoir que des dizaines ou des centaines de jeunes de 15 à 17 ans, qui animent ces mouvements, postent des vidéos abjectes qui transgressent tous les tabous. On y voit des viols d’enfants, des meurtres, des sacrifices humains, des tortures et des mutilations sexuelles sordides, dans une surenchère permanente avec des groupes concurrents. (1)

Comment une société, qui se prétend arrivée au sommet de la civilisation, peut-elle générer de pareils monstres, capables de faire preuve d’un tel degré de déshumanisation ? « Beaucoup de personnes ont peur de moi. La peur est le seul moyen d’avoir le contrôle sur les autres » dira l’un d’entre eux. « Je pense que je n’ai pas d’émotion, il n’y a plus moyen de me faire du mal, j’ai tué en moi tout ce qui était sympathie et empathie » avouera un autre.

Ces jeunes ados ont perdu tout contact avec le principe de réalité, selon la terminologie de Freund, ils sont souvent issus de familles déstructurées, ont subi des sévices psychologiques ou corporels, sont anesthésiés émotionnellement et sont abreuvés de réseaux sociaux.

C’est dans ces groupes que les terroristes peuvent chercher des recrus sans état d’âme, pour accomplir des basses besognes et déstabiliser nos sociétés fragiles et laxistes. Qu’avons-nous fait de notre jeunesse ? On doit se poser la question quand on apprend, selon une étude qui vient d’être publiée, que 25% des jeunes français, de 15 à 29 ans, souffriraient de dépression, 75% se plaindraient de troubles du sommeil et 31% auraient des idées suicidaires ! C’est hallucinant et effrayant…

La corruption du langage

Que nous reste-t-il pour éviter cette descente aux enfers ? Théoriquement, il ne reste que les mots pour guérir les plaies de l’âme et du cœur. Mais que faire lorsque l’on est face à une jeunesse de plus en plus déculturée, qui s’exprime par onomatopée et raccourcis linguistiques ? Le langage est atrophié, le vocabulaire rétréci et la pensée est anémiée !…

Il faut se tourner, une fois de plus, vers l’éducation qui faillit à sa mission princeps. Par son laxisme, son manque d’exigence et son culte de la médiocrité, le système éducatif laisse sur le bas-côté du chemin un nombre considérable de jeunes auxquels il a été incapable d’insuffler le désir d’apprendre et de progresser.

Sans valeurs transcendantales, c’est-à-dire plus hautes que lui, le jeune est en manque de repères qui l’aideraient à se hisser au-dessus de son destin. Ce n’est pas le culte de la laïcité, cher à nos élites, qui va le motiver !…

Dans le débat public, la parole est dévaluée, on ne croit plus personne « sur parole » et les politiciens, dont le mensonge fait partie de leur fond de commerce, participent à la corruption du langage. « Dans un monde où rien ne parait ni fiable, ni solide, l’individu tend à se moquer de ce qu’engage le langage » remarque Hélène Heuillet. C’est ainsi que la parole publique serait devenue une langue morte !

D’une certaine façon, c’est le réel qui s’effondre sous nos pieds et nous assistons à un tournant anthropologique avec l’émergence des écrans. Nous sommes passés de la graphosphère à la vidéosphèrepour reprendre la terminologie de Régis Debray. Tout peut se voir sur un écran, y compris la torture et la mort en directe, comme nous avons vu plus haut. Sommes-nous sûrs de protéger suffisamment nos enfants ?

La nouvelle civilisation numérique nous permet d’exprimer librement nos pulsions, mais en même temps nous contrôle et nous asservit. Elle est bien plus stricte que les précédentes en ce qui concerne la restriction des libertés individuelles. C’est une des raisons pour laquelle certains jeunes bifurquent vers le darknet, anonyme et caché. Hélas, ils quittent une prison pour une autre !

Avec l’intelligence artificielle, nous entrons dans un monde virtuel où nous perdons le principe de réalité. Comment faire la différence entre la violence que nous voyons sur un écran et celle que nous pratiquons nous-même ? Un adolescent dépressif de 16 ans s’est donné la mort sous les conseils de ChatGPT qui était devenu son confident…

De leur côté, le wokisme et la cancel culture ont achevé le travail de sape de notre civilisation déjà mal en point. Il faut effacer notre passé culturel, notre histoire, et se retrouver nus et démunis face à un futur incertain et flou. Il ne semble pas que la civilisation de la jouissance immédiate et du laisser-aller soit de nature à consolider notre structure. Éros est moribond, mis à terre par K.O.

L’effondrement démographique en cours, dans nos sociétés dites avancées, témoignent de la perte de notre pulsion de vie. Nous avons, avec la novlangue, abandonné le principe de réalité, il ne reste plus à notre panoplie que Thanatos, la pulsion de mort… Peuples endormis, anesthésiés par les media sociaux, réveillez-vous ! Éros n’est pas encore mort…

  • (1) – Enquête signée Damien Leloup et Soren Seelow, publiée dans le journal Le Monde le 29 septembre 2025

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