Le poids des dépenses de santé en Europe atteint 10 à 12% du PIB. Pour la France il s’agit de 340 milliards d’euros. C’est la raison pour laquelle le domaine de la santé est constitué d’une énorme machinerie qui rapporte beaucoup d’argent et qui n’est donc pas à l’abri d’abus et d’erreurs…
Aujourd’hui, la médecine a tout pouvoir et jouit d’une confiance presque illimitée de la part des citoyens qui sont devenus des « pris-en-charge » dociles. J’ai souvent comparé le pouvoir médical d’aujourd’hui au pouvoir clérical de jadis, c’est-à-dire qu’il est totipotent et ne souffre pas la contestation.
La médecine moderne s’acharne à dépister la moindre déviation métabolique et la moindre cellule maligne, comme jadis l’Église radiographiait les âmes et dépistait le malin dans les confessionnaux ! Tous nos aïeux étaient de pauvres pécheurs, mais aujourd’hui, nous sommes tous devenus de tristes malades.
Il y a déjà un siècle, sentant le pouvoir médical de plus en plus pesant, Aldous Huxley écrivait cette phrase prémonitoire : « La science médicale a fait des progrès tellement considérables qu’il ne reste pratiquement plus aucun être humain en bonne santé ». Nous y sommes ! Qui ose prétendre qu’il est en parfaite santé et que tous ses paramètres biologiques sont parfaits ?
Comment recruter de nouveaux malades ?
De mon côté, j’ai souvent prévenu que l’économie de nos sociétés occidentales contemporaines s’écroulera sous le poids extravagant des dépenses de santé. Les nouveaux tests et les nouvelles pratiques du dépistage systématique, génèrent mécaniquement de nouveaux malades qui l’ignoraient. Plus nos techniques physiques ou chimiques d’analyse se perfectionnent, plus elles détectent d’anomalies que la médecine se croit obligée d’essayer de corriger, pour le meilleur ou pour le pire…
Nos paramètres biologiques doivent être en accord avec les « normes » édictées par la médecine. Ces normes sont, d’année en année, plus sévères et, à chaque fois, génèrent donc de nouveaux malades qui vont être « pris-en-charge ». Le pouvoir médical, à la fois juge et partie, recrute sans cesse de nouveaux clients dociles, qui n’ont pas le choix de refuser, ni même de poser des questions ou de contester.
Tout partait d’une bonne intention qui consistait à détecter les maladies le plus tôt possible, afin de plus facilement les traiter et les juguler. Comme souvent, les bonnes intentions se transforment en abus de pouvoir. Jadis, le pouvoir ecclésiastique exerçait sa tyrannie en prétendant protéger les âmes du péché et il générait de nouveaux pécheurs qui l’ignoraient !
Les soi-disant péchés n’étaient souvent que de menus travers sans importance, et le système produisait alors de nombreux surdiagnostiques. Aujourd’hui, le surdiagnostique médical est devenu si fréquent qu’il constitue une menace autant pour notre santé que pour l’équilibre des finances publiques. « Le surdiagnostic est une menace pour la santé humaine et la viabilité des systèmes de santé » lâche le Dr. Moynihan, directeur de recherche à l’Université de Sydney.
Dépistage du cancer de la prostate
Dans les années 1990, est apparue une nouvelle technique du dosage du PSA, antigène prostatique spécifique, réalisable à l’aide d’une simple prise de sang. Les résultats ont été immédiats avec une augmentation fulgurante du nombre de malades. « Ces dosages ont déclenché une épidémie de cancer. Nous avons réalisé des chirurgies d’ablation de la prostate sur des milliers d’hommes pour un résultat extrêmement faible » déplore Philippe Autier un spécialiste lyonnais du cancer.
Une étude publiée en 2012 démontre, sur un suivi de onze ans, qu’il n’existe pas de différence du taux de mortalité, sur une population d’hommes de 50 à 74 ans, entre les dépistés et non dépistés.
Une étude américaine de 2018 démontre que 60 à 75% des cancers détectés par PSA seraient surdiagnostiqués. Il y a donc lieu d’être prudent dans l’interprétation du dépistage systématique. Le taux de PSA élevé ne semble pas constituer une preuve suffisante et surtout, ne doit pas entrainer nécessairement une ablation de la prostate ou un traitement lourd. (Vous pouvez relire la chronique-libre N°242, écrite en 2012, et intitulée « Comment va votre prostate ? ».
« Certains professionnels de santé n’ont qu’une connaissance superficielle du surdiagnostic. Les médecins surestiment souvent les bénéfices des traitements et sous-estiment leurs effets néfastes », prévient un spécialiste. De son côté le Dr. Autier est sévère en affirmant : « La facture est lourde, or on sait qu’environ un tiers des hommes de 75 ans ont un cancer de la prostate qui ne les embêtera jamais de leur vivant ! ».
Le cancer du sein
Le dépistage systématique du cancer du sein se trouve face à la même problématique du surdiagnostic. En France, la Haute Autorité de Santé ne recommande le dépistage qu’après 50 ans, mais on oublie souvent qu’il est facultatif et doit suivre un entretien avec le médecin.
Selon une étude Britannique de 2024, 35% des cancers du sein chez les femmes de 50 à 70 ans seraient surdiagnostiqués. Ce chiffre monte à 31% chez les femmes de 70 à 74 ans et atteint 54% à partir de 85 ans.
« La mammographie détecte surtout les cancers de bon diagnostic » avertit l’épidémiologiste Philippe Autier. En particulier les cancers dénommés « in-situ » qui n’envahissent pas les tissus voisins. Il ajoute : « Le pronostic vital d’une femme qui a un cancer in-situ est le même que celui d’une femme qui n’a pas de cancer du tout ». Cette phrase est terrible lorsque l’on apprend que les cancers in situ représentent aujourd’hui 20 à 30% des cancers dépistés et suivis d’un traitement aussi lourd qu’inutile ! Sans oublier que la mammographie utilise un rayonnement qui n’est pas inoffensif car le sein est très dense.
L’utilisation abusive des scanners et des IRM est aussi pointée du doigt. Aux USA il a été démontré que le nombre d’ablations d’organes est directement proportionnel aux nombres de scans effectués.
Il convient aussi de faire remarquer que les traitements, radiothérapie et chimiothérapie, sont particulièrement invalidants, avec des conséquences physiques et psychologiques. On enregistre, après, une augmentation significative de différents types de leucémie, de maladies cardiaques et cérébraux-vasculaires.
Trop de tests
L’institution médicale n’est pas la seule responsable de cette explosion des tests de dépistage qui servent surtout à faire peur. De nombreux particuliers en redemandent, y compris pour des pathologies pour lesquelles on ne dispose pas de traitements efficaces.
L’auto-diagnostic a été popularisé par la célébrité Kim Kardashian et ses 360 millions d’abonnés sur les réseaux sociaux. Elle préconise de soumettre le corps entier à un IRM (Imagerie par Résonance Magnétique), ce qui permet de réaliser un bilan complet de maladies systémiques en une seule exploration, sans irradiation.
En outre on trouve désormais, sur les réseaux sociaux, des tests promettant de dépister plus de 50 types de cancers avant symptômes, et aussi dosage sanguin d’hormones, tests de fertilité, évaluation du microbiote intestinal, mesure de la glycémie, analyse de la fonction thyroïdienne, carences en vitamines, etc…
On pourrait se réjouir que les patients prennent enfin leur santé en main mais, en même temps, nous pouvons légitimement nous inquiéter de ces dérives hypochondriaques.
« A l’échelle mondiale, un nombre croissant de personnes et d’institutions s’inquiètent de cette médecine excessive dictée par le marché », s’insurge Ray Moynihan de Sydney.
Les critères de diagnostics sont souvent flous et les symptômes subtils à détecter et à qualifier. C’est le cas des troubles mentaux et en particulier des troubles bipolaires qui aujourd’hui, selon la bible DSM, regroupent des symptômes différents dans lesquels on peut presque tous se reconnaitre !
On vous colle une étiquette et vous perdez le droit de contester, il ne vous reste plus que le rôle de victime. Le diagnostic d’autisme est un exemple flagrant parmi d’autres. Une psychologue clinicienne faisait récemment la remarque suivante : « À l’hôpital Robert Debré, il y a eu une période où tous les enfants qui avaient des troubles du développement pouvaient être diagnostiqués autistes après une demi-heure de consultation. Or cela entraine un protocole de traitement et toute autre possibilité de diagnostic est abandonnée ».
Qu’est-ce que la maladie ?
Traditionnellement, la maladie était associée à une douleur, à une fièvre, à une gêne, à un dérèglement palpable. Bref, on consultait quand on se sentait malade. Dans la médecine contemporaine, c’est elle qui décide si nous sommes malades, même si nous nous sentons bien-portants !
Les nouvelles normes décident du bien et du mal. Les experts médicaux élargissent sans arrêt la définition des maladies qu’ils étudient, sans évaluer rigoureusement les avantages et les inconvénients de cette modification. L’avantage est certain pour la profession médicale qui sans cesse élargit son empire et son emprise sur les patients.
« Une cause plus fondamentale réside dans la tendance à classer à tort des facteurs de risque comme des maladies réelles », note un universitaire chinois. On peut citer le surdiagnostic des maladies thyroïdiennes et en particulier le cancer de la thyroïde qui serait surdiagnostiqué dans 70 à 80% des cas.
Nous pouvons faire la même remarque pour des pathologies beaucoup plus communes comme le diabète, le cholestérol ou l’hypertension. Certains médecins prescrivent des anti-hypertenseurs à partir d’une pression systolique de 120mm de mercure ! Selon cette définition 75% des plus de 75 ans seraient hypertendus et sous traitement… Quel beau business !
Les informations qui précèdent concernant les surdiagnostics du cancer permettent peut-être d’expliquer, en partie, l’explosion des cas de cancer que je signalais dans une chronique très récente, et que je vous conseille de relire pour éclairer ce que vous venez de lire : Chronique N°1107 « Cancer : des chiffres accablants »
Pour aller plus loin, lire : « Surdiagnostic : causes et conséquences en soins primaires », du Professeur Ph. Autier, en cliquant sur le lien ci-dessous :
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6135136/
Pour approfondir votre réflexion vous relirez aussi la chronique-libre intitulée « Prévenir ou guérir du cancer ?).