636 – LE TRANSHUMANISME

Posted on septembre 26, 2016 par

2



 

 

Nous avons vu que les biologistes sont à la veille de nous promettre de vivre 120 ans ou plus et qu’ils envisagent même de modifier le génome humain pour créer des surhommes, invulnérables et possédant toutes les qualités humaines possibles. Mais le défi de la science et de la technique consiste désormais à préparer le post-humain qui possèderait des caractéristiques et des capacités de base dépassant largement celles des humains. Vous avez néanmoins le droit d’être sceptique !…

Ce monde post-biologique est imaginé par des visionnaires tel que Ray Kurzweil qui prédit ce moment singulier où l’intelligence artificielle dépassera toutes les connaissances et capacités humaines. Vous ne serez pas étonné si je vous dis que ces idées sont principalement développées en Californie, le pays qui mène le monde depuis plusieurs décennies. C’est en effet à la confluence des progrès considérables réalisés dans les domaines de la génétique, des nanotechnologies et de la robotique que devrait surgir cette singularité, cette transformation disruptive qui modifierait l’humanité. Dans ce projet Prométhéen, nous assisterions au rapprochement entre les robots humanisés et les humains robotisés.

Certains chercheurs sont même persuadés que la science accouchera de cyborgs, ces êtres hybrides, ces hommes machines dans lesquels on aura téléchargé l’ensemble d’un cerveau humain, avec toute sa complexité, sa flexibilité et son adaptabilité. De nombreux biologistes, dont je fais partie, doutent beaucoup de la faisabilité de pareille aventure qui consisterait à transférer dans une machine l’activité de plus 100 milliards de neurones, connectés entre eux par des milliers de milliards de connections synaptiques, sans compter quantité d’autres interactions. Cet ensemble assure notre intelligence consciente, nos perceptions sensorielles, nos émotions, nos sentiments, nos valeurs morales ou éthiques, notre imaginaire, nos facultés créatrices, nos capacités d’apprentissage et sans compter notre vie inconsciente, la partie immergée de l’iceberg !…

Quoi qu’il en soit, il est certain que les machines approchent déjà certaines performances du cerveau humain et souvent même les dépassent, surtout en ce qui concerne la vitesse de traitement des données et les capacités de stockage. Il ne fait pas de doute que les progrès dans le domaine de l’intelligence artificielle, du « deep learning » comme disent les spécialistes, encouragent toutes les spéculations sur nos capacités innovatrices qui semblent sans limite. Il se peut que la réalité finisse par dépasser la fiction…

Se posent soudain à nous des questions fondamentales. Qu’est-ce qui fait de nous des humains ? Quels sont les critères fondamentaux qui nous permettent de nous qualifier d’humain ? Ce questionnement nous donne le vertige lorsque l’on constate qu’il n’est pas si facile que cela d’y répondre. Si un cyborg pense comme moi, en quoi est-il moins humain que moi ? Si je télécharge mon cerveau et ma conscience dans une machine ad-hoc, qui suis-je alors ? Est-ce que j’aimerai encore ma famille et mes amis ? Est-ce qu’ils m’aimeront encore ? Serais-je encore un humain ?

Passons outre la faisabilité technique de ce projet, et posons la question essentielle : est-il souhaitable ? Mais dans l’esprit des promoteurs, il y a la promesse de l’éternité ! Un cerveau téléchargé peut devenir immortel, il suffit, régulièrement, d’en faire une copie sur une nouvelle machine. On peut même en faire plusieurs copies si cela en vaut la peine !

Les philosophes se sont jetés avec passion sur ce sujet d’un monde de transhumains. Comment traiteront-ils les vrais humains ? Quelles valeurs morales les animeront ? Qui peut assurer que ces êtres, avec une intelligence massive et des superpouvoirs à leur disposition, n’auraient pas des intentions hostiles à l’égard des simples humains, devenus bien vulnérables ? Il est facile de faire le parallèle avec la façon dont les humains traitent les animaux domestiques et les animaux apprivoisés à leur service.

Les scientifiques balaient ces objections d’un revers de main en promettant de faire le nécessaire et d’utiliser la technique pour améliorer les défauts moraux et psychologiques qui affectent l’espèce humaine. « Bientôt, on utilisera la science pour rendre les gens plus moraux » affirme James Hughes, bioéthicien à l’Université du Massachussetts, qui précise : « Avec l’aide de la science, nous serons capables de découvrir la voie qui conduit au bonheur et à la vertu ». Toutes ces belles paroles, non seulement ne me rassurent pas, mais elles me font froid dans le dos ! Pour la petite histoire, ce Hughes est un ancien moine bouddhiste qui espère vivre assez longtemps pour atteindre l’illumination !

Les écologistes se demandent déjà si ces tribus de cyborgs prendront soin de la nature avec laquelle ils n’auront pas beaucoup de contacts. Si nous n’avons plus besoin de respirer, pourquoi s’inquiéter de la pollution de l’air ? Si nous ne cultivons pas notre nourriture, nous deviendrons fondamentalement déconnectés de la nature autour de nous. Dans un monde où il ne sera plus possible de discerner le virtuel du réel, nous pourrions tirer autant de bénéfices d’une nature digitale que des vrais grands espaces…

Il se peut que cette dernière considération nous aide à répondre à la question que je posais plus haut : qu’est-ce qui nous rend humain ? La connexion profonde avec la nature, y compris à un niveau inconscient, est peut-être une caractéristique fondamentalement humaine. Cette immersion dans la nature imprègne notre cerveau au plus profond et nous façonne. La nature nous nourrit à la fois matériellement et symboliquement, elle nous invite à la transcendance. Dans cet ordre d’idée, je prétends depuis longtemps que nombre d’habitants des grandes villes ont perdu cette connexion avec la nature et c’est la raison pour laquelle on y trouve plus de déchéances et de misères humaines qu’ailleurs, je veux parler surtout de misère morale…

En attendant, j’aime vraiment être un humain. J’aime savoir que je suis fait de la même matière que tous les autres êtres vivants sur la terre. Je suis même attaché à mon humaine fragilité. J’aime mieux être chaud et doux que dur et indestructible. Finalement, est-ce que le bonheur n’est pas lié à la brièveté de la vie et à sa vulnérabilité ? Le sel de la vie, ce sont toutes nos faiblesses, nos petites névroses, notre côté irrationnel, nos rêves, nos fantasmes, toutes ces joies infimes, nos rires et nos pleurs. Les cyborgs auront-ils de l’humour ? Contrairement à Ray Kurzweil, je ne rêve pas de devenir un humain robotisé… J’accepte que la machine prenne ma place au travail, mais je refuse de prendre la place de la machine dans ma vie ! J’ai cet orgueil de vouloir rester le maître…

POUR EN SAVOIR PLUS :

unknown-2

  • unknown
  • « The singularity is near » de Ray Kurzweil

  • « La révolution transhumaniste » de Luc Ferry

Posted in: Sciences, Sociétés