699 – J’AIME

Posted on décembre 18, 2017 par

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Sommes-nous sûr de penser encore par nous-mêmes ? Nos choix sont-ils libres et l’émanation de notre volonté propre, ou bien sont-ils dictés à notre insu par des réseaux qui influencent nos comportements ?

Exploitation de nos failles psychologiques

La Silicon Valley se trouve à l’épicentre des nouvelles technologies, de la robotique et de l’intelligence artificielle. Mais, ce que l’on sait moins, c’est qu’elle est aussi à la pointe dans le domaine de la psychologie comportementale. Elle sait diriger nos comportements, nos émotions et notre façon de penser.

Avec ses techniques, elle a su nous rendre accro à nos téléphones portables que nous consultons, en moyenne, 5 à 6 fois par heure, et selon les données d’Apple nous effectuons 2617 pressions par jour sur l’écran !

Avouons-le, nous sommes devenus obsédés de la moindre vibration, ou du nouveau Bip. Nous collectionnons fébrilement et amoureusement les « J’aime » qui sont devenus la mesure de notre existence et qui flattent notre ego.

Facebook est devenu la pieuvre du web, le plus grand media planétaire, qui absorbe notre temps et notre attention. Les réseaux sociaux utilisent nos vulnérabilités psychologiques pour attirer notre attention et faire de nous des drogués.

La boite de Skinner

Les premières expériences de psychologie expérimentale remontent à 1930 lorsque Frédéric Skinner imagina une expérience qui passera à la postérité : un rat dans une cage peut actionner un levier pour obtenir des croquettes. Skinner a démontré qu’il suffisait de varier le nombre de croquettes, de façon aléatoire, pour que le rat actionne le levier de manière compulsive. C’est l’incertitude de la récompense qui stimule la curiosité du rat.

Au risque de vous décevoir, j’ose vous révéler que nos comportements humains procèdent du même schéma. Les Travaux de Skinner ont été mis à profit dans les machines à sous des casinos. Le joueur tire sur le levier de façon compulsive, sans savoir ce qu’il va gagner. C’est le ressort qui le pousse à recommencer.

Nos smartphones sont devenus des casinos. Les « likes » et autres commentaires sont devenus la récompense, nos croquettes. Ce petit bouton innocent est devenu l’élément le plus consulté. C’est lui qui permet de compter nos « amis ». Je suis anxieux de savoir si l’on aime ma nouvelle photo, si l’on apprécie mon lieu de vacances ou la décoration de mon arbre de Noël. Rien, aujourd’hui, n’est plus gratifiant que le nombre de « j’aime », c’est lui qui va faire grimper ma dose de dopamine et d’oxytocine dans le cerveau, c’est-à-dire mon niveau de plaisir.

 

Tout cela est un jeu bien agréable. A Chronique-Libre, moi aussi j’attends vos clics et j’apprécie vos commentaires, ce sont eux qui m’incitent à continuer ! Ils sont ma récompense, ma dose de dopamine…

L’intelligence émotionnelle

Au casino, il faut payer, sur les réseaux sociaux, c’est gratuit ! Mais comme le disent avec ironie les têtes pensantes de la Silicon Valley, « si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit ». Si nous ne sommes pas des clients, nous sommes la marchandise ! Car il faut le savoir, Facebook, Twitter, Instagram ou Google, cherchent avant tout à vous connaitre, mieux que vous ne vous connaissez vous-même, pour mieux vendre votre profil à Amazone ou à d’autres commerçants…

Pour cela, ils sont allés plus loin que les petits cœurs et les pouces levés, ils ont inventé les « émoticônes », ces petites têtes rondes avec lesquelles nous exprimons nos émotions, de la joie à la colère, pour résumer notre réaction face à une photo, à un article, à un commentaire. Avec toutes ces données, ils connaissent non seulement notre niveau d’instruction, nos revenus, nos goûts, nos tendances sexuelles, nos opinions politiques, nos habitudes de consommation, nos lieux de villégiature, mais aussi nos humeurs, nos joies, nos peurs et nos dégoûts.

Ainsi, nos sociétés contemporaines sont désormais régies par nos émotions. Plus besoin de discours rationnels et logiques, l’expression de nos émotions instantanées, fugitives et changeantes suffit. « Même la politique devient une téléréalité avec la perte de toute consistance et une communication basée sur l’émotion » remarque Pierre le Coz dans son livre, « Le gouvernement des émotions ».

Ce qu’il y a de bien, avec les émotions, c’est qu’elles sont contagieuses, elles se transmettent comme une épidémie. C’est avec les émotions que l’on manipule les masses. C’est l’émotion qui les fait descendre dans la rue pour faire la révolution, mais c’est aussi avec les émotions qu’ils achètent ou qu’ils votent. Cette intelligence émotionnelle est une intelligence crépusculaire, c’est-à-dire confuse. Elle est désormais utilisée par les maîtres en marketing digital et par les politiciens. Elle a permis l’élection de Donald Trump et elle lui sert de méthode de gouvernement. Partout, c’est l’humanisme libéral triomphant qui sanctifie l’individu, ses émotions et ses désirs.

Les Réactionnaires

Il y a ceux qui ont compris comment nous sommes désormais, non seulement suivis et espionnés, mais aussi manipulés ! Même parmi les concepteurs de la Silicon Valley, certains s’insurgent contre cette prise d’otage dont nous sommes l’objet.

Gilles Demarty, ancien concepteur chez Google, écrit : « Mon métier est le seul, avec celui de vendeur de drogue, où l’on parle d’utilisateurs… Si je caricature, ce que nous vendons, c’est de l’addiction ». De son côté, un ancien vice-président de Facebook, devant un parterre d’étudiants, les a mis en garde, estimant qu’ils étaient « programmés » : « Vous devez décider de votre indépendance intellectuelle ». Il a accusé « les boucles de réactions, basées sur la dopamine, de détruire le fonctionnement de la société».

Selon Sean Parker, le premier président de Facebook, le réseau social « exploite une vulnérabilité humaine » et calcule « comment absorber le plus possible de votre temps et de votre attention consciente ». Nous voilà informés, nous ne pourrons plus dire que l’on ne savait pas !

De même, commence à se dessiner une certaine réaction de rejet chez certains utilisateurs. Dans cette prise de conscience les designers sont accusés d’être des concepteurs d’interfaces addictives. Ces réactionnaires plaident pour l’élaboration d’une charte éthique. Mais il se peut qu’il s’agisse d’un vœu pieux, sauf si un grand nombre d’utilisateurs réagit et refuse de jouer et de continuer à déguster les croquettes qui leurs sont proposées.

Après s’être fait longtemps exploités et manipulés, les peuples finissent toujours par se lasser et se révolter. Peut-être que nous refuserons un jour notre addiction à Facebook ou à Instagram ? Peut-être voudrons-nous recommencer à penser par nous même ? N’oublions pas cette vérité fondamentale : c’est toujours l’utilisateur qui a le pouvoir, il faut seulement qu’il le décide…