883 – L’ÉPUISEMENT DÉMOCRATIQUE

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Nos démocraties sont-elles à l’agonie ? L’abstention record lors des dernières élections françaises est-elle le symptôme visible d’un mal plus profond ?

Toutes les œuvres humaines sont périssables et elles doivent être entretenues avec un soin acharné pour se perpétuer, comme un jardin qui retourne en friche en une saison si le jardinier manque de zèle…

Les citoyens sont les jardiniers de la démocratie, qui n’est que le reflet de leurs choix et de leurs soins. Le désintérêt des citoyens pour la chose publique est un symptôme grave d’une société malade dont j’entretiens mes lecteurs depuis des années. Alexis de Tocqueville analysa la démocratie avec une acuité incomparable, et en voyait déjà les dangers, il y a près de deux siècles : « Je redoute bien moins, pour les sociétés démocratiques, l’audace que la médiocrité des désirs » 

L’abstention

Avons-nous atteint, avec une abstention de l’ordre de 70% du corps électoral, cette médiocrité des désirs ? S’agit-il d’une démission collective, d’un endormissement du peuple français, d’une anesthésie générale ? S’agit-il d’un renoncement par lassitude d’être trompé ou de ne pas être entendu ? S’agit-il d’une déception et d’un sentiment d’inutilité ?

Dans le cas français qui concerne, pour l’heure, une élection régionale aux enjeux limités, compte tenu du très faible degré d’autonomie des régions, je crois qu’il est inutile d’aller chercher bien loin !

Il convient de mentionner, tout d’abord, que le découpage récent des régions françaises est issu du chapeau du piteux Président Hollande et ne repose sur aucune tradition culturelle, historique ou géographique. Il s’agit d’un découpage administratif artificiel qui fut, lors de sa réalisation, un déni de démocratie auquel la France est coutumière. Un référendum sur la question lui eut donné plus de crédibilité… On peut néanmoins s’étonner de la léthargie des citoyens qui se sont laissés imposer un découpage absurde, sans protester. Ceci en dit plus long sur l’état de léthargie de la société française que l’abstention elle-même…

Créer des régions, sans donner de pouvoirs et de moyens financiers aux élus, c’est se moquer des citoyens comme aime bien le faire un pouvoir centralisé à l’extrême. Refuser de voter, pour des représentants sans pouvoir, est donc, tout compte fait, une attitude saine.

Je connais bien la démocratie Suisse dans laquelle les citoyens sont très souvent sollicités sur des questions d’intérêt national ou d’intérêt local. Les débats sont généralement assez sereins et sans passions excessives, de ce fait il existe une abstention chronique assez élevée qui se situe autour de 55% aux élections fédérales. Ce taux demeure dans une zone raisonnable et, finalement, ceux qui votent sont ceux qui ont le mieux étudié la problématique, parfois technique, sur laquelle repose la question.

Il vaut mieux s’abstenir que de voter n’importe quoi selon son humeur ! J’ai déjà écrit sur la décadence de la démocratie (Chronique 866 “La démocratie conduit-elle au chaos ?“) et j’ai maintes fois plaidé que seule la démocratie directe est en mesure de sauver la démocratie: Chronique 753 “Redonner la parole au peuple“.

L’individualisme

Tocqueville avait l’art de la formule choc et j’aime bien citer cette phrase percutante : « Il est très difficile de se faire écouter des hommes qui vivent en démocratie, lorsqu’on ne les entretient pas d’eux-mêmes ».

C’est ainsi que, dès lors qu’il s’agit du bien commun et d’organisation collective, on constate que le citoyen ne se sent pas concerné. C’est le règne de l’homo individualis, qui d’un côté veut être délié et de l’autre être pris en considération. En quelque sorte, le nouveau citoyen est une sorte d’adolescent irresponsable, mais néanmoins susceptible. Il ne s’engage pas, mais il veut être honoré !

Les 18-30 ans sont ceux qui votent le moins alors qu’ils sont les premiers concernés par l’avenir. Le paradoxe, c’est que les jeunes qui sont les plus sont prompts à manifester, y compris avec violence, sont aussi ceux qui votent le moins ! Qui, à l’école, leur apprend ce qu’est un citoyen et ce que le mot démocratie veut dire ?

Quoiqu’il en soit, une très forte abstention n’est jamais le signe d’une bonne santé démocratique, telle l’Algérie où l’abstention a atteint 77% lors des récentes élections législatives …

Faiblesse de l’État

Dans une démocratie représentative, le peuple délègue son pouvoir aux élus, c’est-à-dire à l’État, au gouvernement. Le besoin, sans cesse grandissant, pour un besoin d’égalité renforce en permanence le pouvoir central. « Les citoyens se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisis leurs tuteurs » écrivait de Tocqueville.

En apparence l’État a pris tous les pouvoirs, il fait les lois à sa guise et les applique. Mais quand l’État est empêché de faire appliquer les lois qu’il promeut, il s’affaiblit et perd son autorité, voire sa légitimité.

Il existe en effet aujourd’hui, dans nombre de démocraties que l’on peut qualifier de molles, un double contre-pouvoir : d’un côté la rue et de l’autre la justice.

Le pouvoir de la rue est généralement le pouvoir de la violence qui n’accepte pas la démocratie. Les manifestations de rue sont compréhensibles, pourvu qu’elles soient pacifiques, lorsqu’il s’agit de minorités qui se sentent brimées, humiliées ou oubliées par une majorité aveugle et sourde. 

Mais lorsqu’il s’agit de lois ou de règlementations qui concernent l’ensemble de la population et votées par un parlement élu démocratiquement, la contestation violente s’assimile à de l’insurrection. Un gouvernement qui la tolère, ou pire qui recule, fait preuve de faiblesse et perd ainsi une partie de sa légitimité. C’est ce qui s’est passé en France à propos des projets de réformes des retraites et de l’assurance chômage.

Par ailleurs, lorsque les juges interprètent les lois en fonction de leur idéologie, soit en étant extrêmement laxistes ou au contraire excessivement sévères, ils sapent de façon plus insidieuse encore le pouvoir de l’État. Ils peuvent même constituer un état dans l’état et systématiquement vider les lois de leur substance.

Lorsque la rue ou la justice se croient au-dessus des lois, ils affaiblissent l’État. Si celui-ci ne réagit pas, c’est la démocratie qui s’épuise.

La désacralisation des valeurs

Toute œuvre humaine, si elle veut survivre, doit être porteuse de valeurs qui la transcendent. « Dans les siècles de foi, on place le but final de la vie après la vie », affirmait Alexis de Tocqueville, c’est-à-dire un but au-delà de nous-même, de notre existence, un but qui va nous survivre. Autrement dit, une valeur n’a de sens que si elle est sacrée. Sinon, c’est une convention, une mode.

Quelles sont les valeurs sacrées de nos démocraties ? Si on écoute nos élus ou les media, notre époque semble vénérer, pêle-mêle, la République, la Laïcité, le mouvement LGBT, Le droit au blasphème… Quoi d’autre ? Cela vous motive ? Sentez-vous la transcendance dans l’une ou l’autre de ces notions ? Elles me paraissent pitoyables !

Les valeurs d’une civilisation sont enracinées dans le passé, dans notre histoire, elles sont notre fierté et nous avons la passion de les porter et de les transmettre. C’est notre culture, notre langue, notre histoire, nos religions, nos croyances, nos tabous, nos rêves, en un mot : notre civilisation.

Une vie sans passion, sans valeurs à vénérer, plus grandes que nous-mêmes, est selon Albert Camus une vie absurde et sans espoir… Il me revient cette réflexion désabusée du Maitre de Santiago d’Henri de Montherlant : « Les valeurs nobles, à la fin, sont toujours vaincues ; l’histoire est le récit de leurs défaites renouvelées… Je sais comment on s’élève dans le monde : en foulant à chaque marche quelque chose de sacré ».

Quand j’ai entendu le Président de la République française affirmer qu’il n’y avait pas de culture française, j’ai pris conscience de la folie de notre époque. Lorsque je l’ai entendu renier le passé de la France en affirmant que la colonisation fut un crime contre l’humanité, j’ai pris la mesure du déclin en marche…

Dans ces conditions, on peut comprendre que les citoyens doutent de l’avenir et qu’il leur semble dérisoire de voter. Nous votons pour l’avenir, pour des valeurs sacrées que nous voulons défendre… pas pour défendre le droit au blasphème ou l’idéologie LGBTQ+… 

S’il est vrai que les démocraties sont mortelles, il ne faudrait pas oublier que les civilisations elles-mêmes sont mortelles… Mais la défense de notre civilisation ne semble pas faire partie de la panoplie des valeurs post-modernes !

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