901 – DEVENIR HUMAIN

Qu’est-ce qu’un être humain ? Peut-on être plus ou moins humain ? Déshumanisé ? Déchu de son humanité ? Au contraire, peut-on devenir un surhomme, un homme augmenté ?

Ces questions hantent l’humanité depuis longtemps. Suivant les époques les réponses n’étaient pas les mêmes. L’homme préhistorique, immergé dans la nature et proche du monde animal, avait sans doute conscience de sa spécificité et de sa supériorité sur bien des aspects, mais il partageait le même territoire géographique et symbolique et il n’était qu’une espèce parmi les autres…

Lorsque la culture est devenue une composante essentielle de ce qui constitue notre humanité, et que l’être humain est devenu religieux, il s’est très vite placé au sommet de la pyramide de la vie, avec une place à part, élu de Dieu qui a créé le monde pour son usage selon l’interprétation chrétienne. L’Homme serait l’envoyé spécial de Dieu sur terre, chargé d’y mettre de l’ordre et d’y prendre du plaisir.

Darwin et Freud

Un des grands tournants de l’humanité intervint en 1859 avec la publication de « L’origine des espèces », par Charles Darwin, qui nous propulsa dans la modernité. Ce fut comme une météorite qui percutait la croyance communément admise, à savoir la spécificité et la fixité de chaque espèce.

Il nous fallut un peu de temps pour admettre cette notion d’évolution qui nous faisait descendre du singe, ou tout du moins que nous avions des liens de parenté fort proches. Soudain, il nous fallait descendre du piédestal sur lequel nous étions juchés. Le choc fut rude et il nous fallait admettre que nous étions un animal parmi d’autres, le plus évolué certes, ce qui nous donnait des responsabilités plus importantes… L’honneur, donc, pouvait être sauf !

Avec l’évolution, la notion de barrière devient floue. Les espèces se transforment de l’une à l’autre et il existe des zones incertaines. Où commence le vivant ? Où se situe la limite entre le végétal et l’animal ? Existe-t-il une différence de nature entre l’Homme et l’animal ?

Il existe bien des spécificités humaines comme le langage, la pensée symbolique, la pensée scientifique, la culture et le rire, mais aussi le sadisme, la méchanceté, le mensonge… Toutefois on sent bien que la frontière est mouvante et, chaque jour, nous découvrons chez certains animaux des capacités cognitives inattendues.

Pour sauver ce qui pouvait encore être sauvé, les humains mirent en avant le concept de civilisation avec son cortège de valeurs plus ou moins hautes, susceptibles de nous redonner nos lettres de noblesse. C’est ainsi qu’en 1930 Sigmund Freud publia son célèbre « Malaise dans la civilisation » dans lequel il affirmait : « L’homme qui le premier jeta une insulte à la tête de son ennemi et non une lance, cet homme-là fut le véritable fondateur de la civilisation ».

Ce qui signifie que grâce à l’usage de la parole on devient plus humain, on se parle au lieu de s’agresser. Cette notion prend toute son importance à notre époque contemporaine d’acculturation lorsque l’on constate que, chez certains, l’usage de la force remplace celui de l’explication verbale par manque de mots pour s’exprimer ! Devenons-nous moins humains ? J’aime bien cette synthèse de l’historienne Élisabeth Roudinesco : « On nait humain et on le devient », ce qui reviendrait à dire que l’on peut aussi rester ou devenir des sous-humains !

Races et cultures

Aujour’hui, la pensée dominante consiste à nier l’existence de diverses races à l’intérieur de l’espèce humaine, comme c’est le cas dans toutes les espèces animales. Je n’ai jamais compris cette négation de l’évidence au nom d’une étrange idéologie. L’existence de races diverses ne signifie pas qu’il y ait des races supérieures ! Comme l’écrit Roudinesco : « L’universel n’est rien sans la différence et réciproquement ».

En ce qui concerne les humains, il semble que la culture ait aujourd’hui la primauté sur la race qui tend à s’effacer sous l’effet de la culture. A notre époque, il semble que le marqueur prédominant soit culturel. Il existe à cet égard de grandes différences, parfois très difficiles à surmonter entre les communautés.

Il se trouve que je viens de regarder un film québécois qui illustre parfaitement mon propos. Il s’agit de « Kuessipan » dont les évènements se déroulent dans une petite communauté d’indiens Innus, qui vivent dans ce qu’il est pudiquement dénommé une « réserve », sans doute pour bien signifier qu’il s’agit d’une culture en voie de disparition.

Une jeune Innu cherche à s’émanciper de sa communauté, non pas pour la renier mais pour sortir d’un ghetto volontaire dans lequel elle est enfermée, où se côtoient l’alcoolisme, la drogue, l’extrême pauvreté matérielle et intellectuelle, l’analphabétisme et où la violence sert de moyen d’expression. Elle rêve d’aller étudier à Québec et tombe amoureuse d’un « blanc » qui vit dans le village voisin de Sept-Iles à l’embouchure du Saint Laurent. Deux mondes très proches mais qui s’ignorent !

Le jeune homme, ouvert mais un peu naïf, se trouve soudain immergé dans un univers culturel dans lequel il se sent si totalement étranger qu’il semble incapable d’assumer cette liaison. La jeune fille est l’objet des sarcasmes et de l’hostilité de sa propre famille et de ses amis qui considèrent qu’elle les trahit. La communauté refuse de s’ouvrir et entend rester souveraine dans le minuscule territoire de la Réserve. Par exemple, lorsque la violence se déchaine et aboutit à un meurtre, les Innus refusent l’intervention de la police sous le prétexte que la Réserve est un territoire autonome, inviolable…

Ce repli sur soi mortifère a fait écho dans ma tête aux émeutes survenues récemment à Alençon, en France, dans des communautés maghrébines, lorsque la police a voulu interpeller un trafiquant de drogues. Des journalistes de Cnews ont réalisé un reportage que les autres chaines d’information se garderont bien de diffuser. Des jeunes interviewés prétendent qu’ils sont sur leur territoire et que la police n’a pas à intervenir, qu’il s’agit d’une provocation. Le parallèle avec ce qui précède est frappant…

Certaines banlieues françaises sont-elles devenues des territoires autonomes, des enclaves avec ses propres règles et ses propres lois ? Est-ce normal que la police y soit accueillie avec des tirs d’armes de guerre, de même que les ambulances et les pompiers ?

Ce qui me frappe, c’est le parallélisme entre ces deux populations qui se sentent humiliées, dégradées et dominées. C’est comme si elles étaient porteuses d’une culpabilité qui méritait une punition qui se manifeste sous forme d’autodestruction. L’agressivité et la colère proviennent d’une profonde humiliation, du sentiment d’être exclu et de se sentir étranger dans un monde hostile. Les uns sont des peuples autochtones, chassés de leurs terres, coupés de leurs racines et parqués dans des réserves, les autres ont été colonisés et ont dû venir chez l’ancien colonisateur pour y trouver refuge. Les uns et les autres ne sont jamais parvenus à assumer le passé et par conséquent à envisager l’avenir.

Il ne leur reste que la colère et l’agressivité qui précèdent la résignation…Ils restent bloqués là, pleins de ressentiments dans une situation dont ils ont fermé les issues et ils se comportent parfois comme s’ils avaient perdu une partie de leur humanité. Il faudrait qu’ils acceptent la réalité, qu’ils ouvrent les portes de leurs communautés à l’avenir, qu’ils étudient, qu’ils apprennent un métier, qu’ils s’insèrent dans le tissu culturel du pays sans avoir l’impression de trahir leurs origines. Tache éminemment délicate qui demande beaucoup de courage et de détermination.

Milan Kundera résume parfaitement ce culte de l’entre-soi qui devient pathologique: “S’ils veulent faire du mal à celui qui se trouve au-delà de la frontière de leur monde, c’est uniquement pour exalter leur propre monde et sa loi”.

Se recroqueviller dans sa communauté dans une attitude de rejet, en se positionnant en victime et en cultivant le ressentiment, ne peut conduire qu’à l’explosion de la violence et à la guerre, c’est-à-dire s’empêcher de devenir plus humain. La seule alternative, c’est de décider de vivre et de s’épanouir, sans honte et sans culpabilité. C’est toujours la même démarche pour chacun d’entre nous, assumer son passé, celui de sa famille et de son peuple, afin de construire l’avenir. C’est notre responsabilité d’Homme.

Homo Deus

Les humains ont toujours voulu améliorer leurs performances et cela est une caractéristique spécifiquement humaine. Mais le feu, la roue, le moteur à explosion et le smartphone nous ont-ils rendus plus humains ? On peut en douter…

L’intelligence artificielle et les algorithmes prétendent pouvoir augmenter les capacités cognitives en branchant notre système nerveux ou notre cerveau sur des super-ordinateurs qui prendraient le relai de notre intelligence limitée, dont les capacités pourraient être amplifiées jusqu’à l’infini. Cet « homme augmenté », comme disent les spécialistes, sera-t-il encore un humain ?

Mais la science contemporaine se trouve sur le seuil d’une nouvelle ère. Elle envisage des manipulations génétiques qui pourraient nous gratifier de qualités supplémentaires. Le progrès engendrant le progrès, tout a commencé par la fécondation in vitro, avec la sélection des meilleures ovules et des meilleurs spermatozoïdes en choisissant ceux possédant le plus beau patrimoine génétique.

Maintenant, la technique permet d’ajouter, de retrancher ou de modifier des gènes afin d’obtenir des individus doués de capacités et de performances spécifiques nouvelles. Les chercheurs peuvent désormais jouer les créateurs. Cela se fait chez l’animal et il suffit d’attendre un peu que les mentalités soient prêtes pour l’étendre à l’humain. Tout est prêt pour fabriquer des surhommes. Nous sommes proches du règne de l’Homo Deus ! Encore une frontière qui s’estompe.

Mais le surhomme de demain, sera-t-il plus humain ou sera-t-il l’Adam et Eve d’une nouvelle espèce dont l’Homo sapiens sapiens serait le dieu créateur ?

Finalement, être humain n’est-ce pas d’abord assumer nos imperfections, assumer notre passé d’Homme, capable du meilleur comme du pire ? Devenir plus humain serait notre responsabilité pour ajouter à notre existence biologique des valeurs supérieures, une éthique, une morale, une Histoire porteuse d’un futur meilleur… A l’inverse, perdre une partie de son humanité consisterait à réduire l’existence à la matière, sans perspective d’évolution et d’amélioration, sans transcendance, bloqué dans une vie sans signification, sans passé et donc sans avenir… Si le surhomme que l’on nous promet n’était que matière, limité à ses performances physiques ou cognitives, une super machine dont nous aurions perdu le contrôle, il ne serait pas humain…

 

 

 

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