1060 – L’EUROPE SANS LEVAIN !

Je fus un ardent partisan de la construction européenne, qui accompagna une partie de ma jeunesse et qui enthousiasma ma génération. Mais, dès 1992, je percevais le manque de conviction des politiciens et je fustigeais déjà le rouleau compresseur de la bureaucratie administrative qui a vidé le projet européen de sa substance et de son ambition. Je situe en automne 1992 la fin du rêve européen !

Je livre à votre réflexion ce texte, écrit il y a plus de 30 ans, le 9 novembre 1992, mais jamais publié…

« Dubcek est mort.

L’homme du printemps de Prague qui, depuis 1968, a porté l’espérance de la Tchécoslovaquie, jusqu’à son apparition sur la place Venceslas en compagnie de Vaclav Havel, un jour du mois de novembre 1989.

C’était il y a 25 ans… c’était il y a 3 ans…et nous sommes à la veille du partage de la Tchécoslovaquie.

 

L’hiver sera rude, après tant de printemps déçus !

Bill Clinton, le caméléon, le séducteur, vient d’être élu président des Etats-Unis. Il a les qualités d’un démagogue, aura-t-il celles d’un Président pour venir à bout de la sinistrose qui règne outre-Atlantique ?

Le 1er janvier 1993 devait être l’apogée de la construction européenne. Depuis le traité de Rome, depuis la rencontre De Gaulle-Adenauer, symbole de paix et de réconciliation européenne, un formidable élan avait projeté vers l’avenir cette épopée mythique de 250 millions d’Européens. L’Europe devait être la nouvelle force du troisième millénaire, déjà puissance économique elle était à la veille de devenir une puissance financière avec la monnaie unique et on parlait déjà de sa future puissance militaire et diplomatique.

Quarante années d’optimisme, généré par une croissance économique sans précédent, avaient projeté l’Europe au hit-parade des résultats économiques et elle brillait déjà haut dans le firmament… Elle semblait hors de portée de l’attraction universelle, destinée à tourner sans fin au-dessus de la tête des autres nations, éblouies et émerveillées. Nous pensions que l’Europe avait échappé à la pesanteur…

Puis, soudain, la fusée sembla manquer de puissance, les spectateurs se mirent à douter de sa capacité à se soustraire à la pesante attraction à laquelle eux-mêmes étaient voués. Un caillou qu’on lance en l’air s’élève avec l’enthousiasme juvénile du gamin qui l’a lancé ; une fraction de seconde, on croit déjà le perdre définitivement de vue ; l’instant d’après il est encore là, comme immobile, suspendu dans les airs, et aussitôt il retombe et se brise en touchant le sol…

L’Europe est-elle ainsi suspendue au-dessus de nos têtes ? Nos regards admiratifs vont-ils se métamorphoser en regards d’effroi ?

Tout a commencé en novembre 89 quand, sous la pression de la foule, s’écroula le mur de Berlin. L’Europe jeta aussitôt un regard à travers la première brèche et y découvrit l’autre moitié de l’Europe, sa sœur jumelle qui, depuis 45 ans, avait mené sa propre vie…

 Ainsi va la vie quand on se retrouve après une longue absence ; nous étions frères et sœurs, nous étions amis, nous avons longtemps dormi sous le même toit et mangé à la même table. Nous avons partagé les mêmes espoirs et les mêmes vicissitudes, sans penser que le vent de l’histoire balaierait un jour ces vies et ces rêves de jeunesse.

Nous nous étions perdus de vue, loin des yeux, loin du cœur, et nous avions oublié jusqu’à son existence, trop accaparés à mener notre petite vie égoïste. L’une a prospéré, elle est repue et satisfaite d’elle-même, elle est blasée et s’ennuie un peu à force de consommer ; l’autre a survécu, elle a courbé l’échine et n’a pas un sou en poche, mais elle a gardé tous ses rêves et toutes ses illusions…

Ainsi, depuis 1989, l’Europe est double, l’une riche et égoïste, l’autre pauvre et avide.

L’Allemagne aussi a retrouvé sa petite sœur pauvre ; elles portent le même nom et parlent la même langue mais ne se connaissent pas ! Comment continuer à s’ignorer ? Soudain, pour la grande sœur, la Grande Allemagne devient plus importante que l’Europe et elle porte secours à sa petite sœur de l’Est avant d’entretenir ses cousins de l’Ouest, exigeants et turbulents…

La Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, n’avaient pas oublié qu’elles étaient européennes et ne tardèrent pas à le faire savoir…

Gorbatchev, jusqu’en 1991, régnait encore à Moscou, le dernier des Tsars Rouges, qui maintenait, vaille que vaille, l’illusion d’un Empire Soviétique, tel un bloc d’acier inamovible, qui arrimait ensemble deux mondes sur un même continent, de la Baltique au Kamtchatka : l’Europe et l’Asie ainsi soudées contre-nature, nous pourrions dire contre-culture. Mais l’Empire éclata et deux mondes se séparèrent pour partir à la dérive et chacun retrouver ses ancêtres, comme des fils prodigues : les pays Baltes d’abord, l’Ukraine ensuite, la Sainte Russie enfin qui retrouve St-Pétersbourg, sa capitale.

A partir de 1992, plus rien n’est comme avant. L’Europe s’est alourdie de dizaines de millions d’âmes supplémentaires, de fils et de filles prodigues qu’il convenait de recevoir, d’accueillir, de fêter et d’aider. Soudain, la construction Européenne fut freinée dans sa lancée et parut s’immobiliser dans le ciel, comme si la poussée n’avait pas été assez forte au départ pour une charge si lourde, comme si elle devait traverser des couches plus denses et plus opaques que prévu : en effet, rien n’est plus difficile à traverser que la mauvaise conscience !

A l’Est, une fois la fête finie, les fils prodigues comprennent peu à peu que dans la vie on est toujours seuls ; les plus hardis frappent à notre porte pour que nous leur fassions une petite place au soleil ; les autres se chamaillent les dépouilles de l’Empire.

La Yougoslavie est à feu et à sang tandis que l’Europe, atterrée, découvre l’existence de la Serbie, de la Croatie, du Kosovo, de la Bosnie-Herzégovine, du Monténégro… des nations qu’elle croyait oubliées dans les vieux livres d’histoire.

La Tchécoslovaquie se souvient qu’elle fédère des Tchèques et des Slovaques qui veulent aujourd’hui se séparer. En Roumanie, Iliescu, réélu sur un programme ultra-nationaliste de Transylvanie, provoque la Hongrie qui, de son côté, rêve de refaire le royaume de Mathias 1er tel qu’il fût au quinzième siècle !

L’Empire est éclaté, il est en miette, il se désagrège devant nos yeux. L’Europe de l’Ouest voudrait à nouveau oublier sa sœur de l’Est, mais elle ne le peut plus, il est trop tard car il n’y a plus ni mur, ni rideau de fer. Les idées circulent, les caméras voyages, chacun voit désormais ce qui se passe chez l’autre, créant d’un côté l’envie, de l’autre la pitié. Nous faudrait-il construire un nouveau mur pour se protéger de ces regards envieux ?

L’Europe de l’Ouest a voulu croire, un temps, que la vie est un long fleuve tranquille et qu’elle pouvait assister passive à tous ces bouleversements, tout en continuant ses petites affaires, comme un retraité qui regarderait ses voisins déménager…

Ainsi arriva le traité de Maastricht qui devait être le dernier étage de la fusée communautaire et susceptible de mettre définitivement l’Europe sur orbite. Malencontreusement, le texte du traité, soumis à ratification dans les douze pays de la CEE, manquait de souffle et de vigueur. Ce n’était qu’un galimatias de politiciens, qu’un charabia de juristes, incompréhensible à quiconque, y compris à ceux qui l’avaient rédigé et qui furent bien incapables de l’expliquer et de le commenter.

Le traité de Maastricht fut en Europe occidentale la goutte d’eau qui fit déborder le vase, il symbolisait à quel point, après des générations de démocratie, les politiciens pouvaient encore se moquer du peuple et les technocrates mépriser les administrés.

Pendant ce temps-là, on se battait toujours à Sarajevo ; chaque jour, des dizaines de victimes en Bosnie ou au Kosovo, des milliers de réfugiés affluant en Croatie, puis en Autriche et en Allemagne. Cette plaie ouverte au cœur de l’Europe, et qui saigne abondamment, stigmatise chaque jour un peu plus l’impuissance des pays Européens, incapables de s’entendre pour mettre de l’ordre sur leur propre palier. Dans ces conditions, le traité d’Union Économique et Monétaire devient dérisoire et inutile…

En septembre 92, la spéculation s’est déchainée et montra à l’évidence que les égoïsmes nationaux prévalaient toujours. Dans un sauve-qui-peut pitoyable, chacun ne put compter que sur lui-même et les plus faibles furent la proie des spéculateurs apatrides. La Grande-Bretagne, dirigée par John Major, fut obligée de sortir du serpent monétaire et la livre sterling enregistra une dévaluation de près de 20%. La fière Albion devant faire face à une grave crise économique et un taux de chômage atteignant celui de 1930 !

L’Italie, de son côté, dut se résoudre à dévaluer la Lire, en prenant conscience des dégâts économiques provoqués par des décennies d’incurie politique et de laisser-faire économique. Puis, les Italiens du Nord, travailleurs et économes, s’irritèrent de la gabegie, du gaspillage et de la malversation mafieuse du Sud en général, et de Rome la décadente, en particulier. Désormais, les ligues Lombardes s’agitent, les partis traditionnels sont discrédités et nombreux sont les Transalpins qui demandent la partition de l’Italie…

1992 devait être l’année de l’Espagne, avec les jeux olympiques de Barcelone et l’expo universelle de Séville. Mais, à l’heure des bilans, l’automne est triste et la peseta fut dévaluée de 15%. Après les Basques, de puissants courants séparatistes agitent les catalans…

Partout en Europe, les tensions montent, les crispations se font jour, même l’entente franco-allemande se lézarde, pendant qu’à Berlin une jeunesse désemparée fête, à sa façon, l’anniversaire de la nuit de cristal du 9 novembre 1938, tristement et douloureusement célèbre…

En quelques mois, l’Europe de l’Ouest s’est mise à douter d’elle-même, comme un funambule au milieu de son parcours. C’est dans ce climat de doute et d’incertitude que les 12 nations affaiblies abordèrent la phase finale des négociations sur le GATT (1) avec les Etats-Unis et qui duraient depuis 20 ans. L’oncle Sam haussa le ton et aussitôt ceux qui, depuis des années, étaient soudés autour de positions communes pour tenir tête à l’Amérique, se dispersèrent comme les feuilles mortes sous les bourrasques de l’automne finissant.

En cette fin d’année 1992, les Européens viennent d’apporter à Monsieur Clinton le plus beau des cadeaux de bienvenue, sous forme d’une capitulation économique sans précédent qui sonnera sans doute la fin du rêve hégémonique européen…L’Europe a choisi délibérément d’être déclassée !

Ainsi va l’Histoire, dont on croit souvent qu’elle a « un sens » et qu’elle ne peut en dévier. Depuis 40 ans, le vent de l’Histoire a poussé les nations européennes vers le regroupement et l’intégration. Mais, il lui a manqué un supplément d’âme, que les technocrates frileux et étriqués étaient bien incapables de lui donner. On ne construit pas l’Europe en additionnant des particularismes et des égoïsmes. Il eut fallu plus d’ambition et de charisme, moins de démagogie. A la moindre déconvenue, tout s’est dispersé, s’est émietté, l’enthousiasme est retombé, comme une pâte sans levain… »

(Le 9/11/92)

(1)- GATT: General Agreement on Tariffs and Trade

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