171 – COMMENT L’OCCIDENT S’EST ENRICHI ?

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Généralement, on ne devient pas riche par hasard ! Les facteurs qui ont permis à l’occident de s’enrichir pendant des siècles méritent d’être analysés, à une époque où il apparaît que ce cycle d’enrichissement soit arrivé à son terme.

Lorsque l’on survole rapidement l’histoire de l’occident, nous constatons que trois facteurs importants ont dominé son développement : tout d’abord le goût de l’aventure, de la

aujourd'hui, la main d'oeuvre abondante et bon marché est en asie

découverte, de l’invention, c’est-à-dire le goût de s’enrichir ; ensuite, la présence d’une main d’œuvre abondante et bon marché ; et enfin, l’accès  à des matières premières et des sources d’énergie à bas prix. Les premières sociétés organisées européennes, à Athènes et à Rome, ne manquaient pas d’ambition, disposaient d’une grande quantité d’esclaves prélevés sur les territoires conquis. Ceux-ci constituaient à la fois la main d’œuvre et la source d’énergie avec l’âne. Rome n’a pas hésité à dérober l’or des Gaulois. Puis vint la maîtrise de l’énergie de l’eau et du vent. Par ailleurs les métaux étaient abondants dans la nature. Ce fut le début de l’enrichissement au profit exclusif d’une oligarchie.

Dans ces conditions les sociétés européennes se sont lentement développées jusqu’à la chute de l’empire romain. Puis vint la longue parenthèse du Moyen-âge qui se trouva privé de l’esclavage et des conquêtes. L’émiettement politique de l’Europe à cette époque conduisit à une grande instabilité et à une suite permanente de guerres civiles qui ne favorisent pas l’enrichissement. Les richesses produites étaient en outre accaparées par les seigneurs et le clergé dont les dépenses n’étaient guère productives : construction de châteaux forts, de cathédrales, de monastères, sans compter les ruineuses croisades…

Le premier grand boom économique de l’Europe survint aux 16ième siècle, lorsque les conquistadors ont ramené du nouveau Monde des tonnes d’or et d’argent dérobés aux Aztèques, aux Incas et aux Mayas. Cette richesse nouvelle a irrigué l’Europe et l’a fertilisée. L’or était la monnaie commune dont les galions espagnols et portugais revenaient chargés. Un nouvel état d’esprit traversa le continent, esprit d’aventure et d’invention qui se traduisit par une formidable suite d’améliorations techniques dont tout le monde profita. Les moulins à eau et à vent se développèrent partout, source inépuisable d’énergie renouvelable bon marché. Le bois et le charbon étaient abondants et pas cher. Ainsi marcha l’Europe, à petites enjambées, jusqu’à l’aube du 20ième siècle.

La conquête de l'Ouest

Puis, dans le même temps, vint la colonisation de nouveaux territoires en Amérique du Nord qui a fait le lit d’un nouveau peuple. Des étendues immenses se sont offert au travail des pionniers américains et européens qui ont avancé vers l’Ouest de façon inexorable. « Faire fortune » consistait à travailler dur au défrichement des terres et à la mise en culture d’espaces immenses. Alexis de Tocqueville, qui fut en 1830 un témoin attentif et perspicace de cette avancée vers l’Ouest, écrivit à propos des américains : « Peuple immense qui, comme tous les grands peuples, n’a qu’une pensée, et qui marche à l’acquisition des richesses ». Il note que la terre, matière première de base, peut s’acquérir à vil prix. Ainsi, dans le Michigan, une acre de terre se vend « à peu près le prix d’une journée de travail », c’est-à-dire que la terre était à la portée de toutes les bourses ! De Tocqueville eut cette extraordinaire lucidité d’ajouter : « Nous, enfants d’un vieux peuple, nous étions conduits à voir le berceau encore vide d’une grande nation ». Et il était « convaincu que l’une des conditions premières de la prospérité de L’Amérique est l’immensité de ses espaces non encore occupés ». Le bois et le charbon constituaient les deux sources d’énergie abondantes. Remarquons que les peuples Premiers ne se sont pas enrichis car ils n’avaient pas ce désir : « L’Indien est le plus philosophe de tous les hommes. Il a peu de besoins, et partant peu de désirs. La civilisation n’a point de prise sur lui. Il ignore et il méprise ses douceurs ». Ainsi s’exprime Alexis de Tocqueville dans le même document. (1)

Les choses auraient pu en rester là. L’Amérique et l’Europe se seraient lentement développées. Une fois tous les territoires conquis, nous aurions assisté à une sorte de statu quo en Amérique, un état stable, évoluant avec lenteur. Mais survint un événement inattendu : l’utilisation du pétrole comme source d’énergie dans un nouveau type de moteur, le moteur à explosion, à la fin du 19ième siècle. Ce fut le départ d’une formidable expansion de plus d’un siècle sur les deux rives de l’Atlantique. Il a suffi de puiser sans compter dans les réserves d’énergie bon marché pour permettre à la société industrielle de se développer. L’abondance de matières premières et de métaux furent le complément indispensable à un enrichissement extraordinaire de l’occident qui disposait de régimes politiques libéraux. Cet environnement favorisa le goût du risque et de l’aventure, ingrédients indispensables pour s’enrichir.

Mais nous constatons que l’occident s’est enrichi en puisant dans les réserves de l’humanité et en exploitant de grands espaces nouveaux. L’or des Amériques, la mise en culture de nouvelles terres, le pétrole et toutes les matières premières bon marché qui étaient à notre disposition constituaient notre capital commun. En fait, nous ne nous sommes pas réellement enrichis, nous avons seulement puisé dans notre capital et nous l’avons dilapidé. Aujourd’hui, ce capital est en voie d’épuisement, l’énergie est chère, les matières premières sont rares et chères, la main d’œuvre est hors de prix à cause de l’Etat Providence, il n’y a plus de territoires à conquérir et plus d’or à voler, enfin nous avons perdu le goût de l’aventure et du risque. Notre jeunesse manque d’audace et beaucoup rêve de devenir fonctionnaires !

Telles sont les raisons pour lesquelles l’occident ne peut plus s’enrichir. D’une certaine façon nous revenons au Moyen-âge, nos cathédrales sont des stades olympiques géants et des hôpitaux gigantesques. Nous partons en croisades contre la maladie ou contre le terrorisme et nous avons peur de l’avenir. Tout cela ne va pas nous enrichir mais nous ruiner. Citons cependant deux pays occidentaux qui auront un meilleur avenir car ils regorgent encore de matières premières qu’ils vendront cher : Le Canada et l’Australie. Ajoutons que le pays qui réussira à maîtriser l’énergie solaire à bas coûts changera une nouvelle fois la face du monde. C’est là que réside notre futur…

(1) Quinze jours au désert

5 comments

  1. Bonjour cher cousin,
    Travaillant dans le secteur des matières premières, et basé en Asie, je me trouve particulièrement intéressé par cet article, comme je le suis d’une manière générale par ce blog regorgeant d’articles passionnants !
    Je partage dans une large mesure le tableau que vous brossez des éléments ayant mené à l’enrichissement de l’Occident, avec quelques nuances toutefois. Je suis en revanche plus réservé quant à la conclusion, qui me semble excessivement pessimiste.
    Il me parait juste que ce qu’il convient d’appeler « l’esprit de conquête », allié à une exploitation efficace et parfois abusive des matières premières où qu’elles se trouvent, ont été les deux grands fils conducteurs de l’enrichissement de l’Occident. Toutefois ces deux éléments ont largement été soutenus par la technique. D’un coté cette dernière a permis la réussite des invasions, par l’emploi d’armes en métal, puis d’armes à feu, largement inconnues aux populations envahies, et qui ont malheureusement été le moyen d’injustifiables drames humains (Pizarro). De l’autre, celle-ci a permis, au cours des 2 derniers siècles, une intensification fantastique des rendements agricoles qui ont mis l’Occident à l’abri des famines. A ce titre, je me permets de conseiller aux lecteurs le livre de Jared Diamond « Guns, germs and steel » qui traite précisément du sujet du « pourquoi » de la domination matérielle de l’Occident sur les autres civilisations.
    Energies fossiles mises a part, il est probable que l’Occident maintienne son contrôle sur les matières premières de base pour sa propre consommation pour le siècle à venir. Il me semble en revanche inévitable que les pays à forte croissance démographique deviennent progressivement maitres de leurs propres matières premières. Aujourd’hui la Chine se situe parmi les premiers producteurs mondiaux d’à peu près toutes les matières premières agricoles. Et, en miroir à la ruée sur les terres américaines, décrite et théorisée par Tocqueville, mais commencée avant lui (je pense notamment a l’enrichissement qu’en a tiré Talleyrand dans les années 1790 lors de son exil aux Etats-Unis), songeons à l’immense réservoir de terres arables que constitue le continent africain, aujourd’hui tres sous-exploité ! Par l’exploitation de ces nouveaux sols et sous-sols, et par la continuelle amélioration des rendements, nous avons amplement les moyens de satisfaire les besoins de tous, quand bien meme nous serions 9 milliards en 2050 ! Attention toutefois : il incombe à nos gouvernements de savoir organiser le partage de ces ressources avec justesse, car absolument rien aujourd’hui ne peut justifier l’horreur à laquelle nous assistons dans la corne de l’Afrique.
    Ce sera donc la maitrise continue de la technique qui permettra à l’Occident de garder ou non son avance. Vivant en Asie, et voyageant beaucoup à travers le continent, je mesure chaque jour l’immensité de l’avance que conserve l’Occident. Certes « le cycle de l’enrichissement » s’étiole, mais l’Occident a encore de beaux jours devant elle. De sa capacité à continuer à développer des techniques de pointe, qui soient non-polluantes et consomment nos ressources avec parcimonie, dépend son avenir. L’énergie solaire est un exemple, mais il est loin d’être le seul.
    Pour conclure, je ne pense pas que la jeunesse d’aujourd’hui, c’est à dire ma génération, ne « manque d’audace ». Nous avons grandi au rythme de formidables événements et innovations : la chute du Mur, la fin de l’apartheid, le réveil de l’Asie, l’avènement de l’Internet et, tres récemment, le Printemps Arabe. Tous ces événements, qui tous sont des formes de libération, nous ont enseigné que tout était possible, et que rien n’était acquis. Les jeunes n’ont jamais cesse de rêver, et encore nombreux sont ceux qui mettent leurs rêves au service d’une aventure entrepreneuriale ou d’un engagement politique, humanitaire, ou culturelle. Et cela n’est pas prêt de s’arrêter !

    1. Merci Paul-Antoine pour ton excellente analyse et pour ta vision de l’occident moins cruelle que la mienne. Cependant quand je constate que l’augmentation du PIB est dû à l’augmentation des dépenses de santé, c’est à dire du déficit, cela me donne le vertige !…
      Tu fais partie de cette jeunesse qui ne manque pas d’audace et je t’en félicite; mais je ne suis pas sûr que tu appartiens à un groupe majoritaire ?
      Merci aussi de citer le formidable livre de Jared Diamond, à lire absolument pour mieux comprendre d’où nous venons et où nous risquons d’aller. Il est traduit en français sous le titre malheureux de « De l’inégalité dans les sociétés ». c’est une bible de géopolitique. A lire aussi du même auteur: « Collapse », traduit sous le titre pas moins réjouissant de « Effondrement ».

  2. Bonjour Yves. Une fois n’est pas coutume, je vais laisser un commentaire 😉

    En complément de ton article, ainsi que du commentaire de Paul-Antoine, je me permets de suggérer la lecture du livre « La haine de l’Occident » de Jean Ziegler (rapporteur spécial des Nations unies pour les droits de l’alimentation de 2001 à 2008, aujourd’hui membre du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme de l’ONU).

    Dans son livre Jean Ziegler fait part d’un constat frappant, basé sur l’exercice de ses fonctions internationales, qui est l’hostilité de principe qu’ont les peuples du Sud à l’endroit de ceux du Nord. Pour le meilleurs et pour le pire sans doute.

    Les changements politiques intervenus au Venezuela, en Bolivie, au Pérou, le printemps Arabe ou encore les drames affligeant l’Afrique (liste non exhaustive) en sont vraisemblablement la démonstration. Tout ceci n’étant bien sûre qu’un facteur de plus impactant l’avenir et l’équilibre au sein de l’humanité peuplant notre bonne vielle Terre.

  3. J’ai entendu dire que l’homme n’est pas sorti de l’âge de pierre par manque du dit matériau…
    A qui profite que nous ne soyons plus capables d’immenses innovations sans qu’elles soient aussitôt étouffées sous le poids de tout ce qui existe déjà et rapporte tant à certains, quitte à nuire aux plus grand nombre?
    Devons-nous croire aux suites logiques d’un passé plus ou moins assimilé, plutôt moins d’ailleurs, à en croire ce que nos enfants apprennent à l’école sur le sujet, et ce depuis des générations?
    Ces mêmes enfants pourraient nous surprendre par leur capacité à déceler la vérité de l’humanité sous les gravats de notre passé finalement moins glorieux que violemment dominateur.

    Le feu, l’électricité, les ondes radios ont émergés à plusieurs endroits, dans plusieurs vies à la fois. L’idée du profit aveugle aussi…
    Au vu de ce que l’humanité à été capable d’accomplir avant notre avènement civilisateur, est-il exclu que l’indien de Tocqueville, « méprisant et ignorant des « douceurs  » de la civilisation », l’ait été moins par ignorance que par parfaite conscience spirituelle et qui sait peut-être globale, de la nocivité intrinsèque du mécanisme. Que nous soyons culturellement conditionné à le justifier n’entame en rien le bon sens d’un tel raisonnement.

    Au XVIIè et alentours, en terre alors chrétienne, un homme pouvait passer les trois quart de sa vie – parfois dans la vraie misère – en recherches, expériences, observations sur un phénomène physique ou chimique, avant que l’un de ses rares émules puisse publier et vulgariser des résultats; encore quelques années avant de voir ici une machine à vapeur, là un thermomètre, ou encore une lentille de verre, toutes choses utiles et alors contribuant au progrès de la société, au mieux être du plus grand nombre…

    Aujourd’hui, disposant de millions de chercheurs de par le monde, dont beaucoup sont subventionnés, connectés à toutes sortes de bases de données et autres sources de savoirs partagés; personne, en près d’un demi siècle de ntic et d’opulence scientifique, n’a réussi à imposer ne serait-ce qu’une seule alternative à tout ce qui nous empoisonne plus si lentement que ça, puisque nous comptabilisons, si,si… 1000 personnes devenant « cas de cancers décelés » par jour, rien qu’en France… D’aucun pourrait y voir une sorte de sélection naturelle, oui, mais alors, la civilisation?…

    Si aujourd’hui on me proposait d’impacter positivement la vie de nombres personnes, n’importe où dans le monde dit émergeant, rien qu’en renonçant aux produits pétroliers superflus… Oui, j’adorerai qu’un deal de cet ordre soit possible, ça voudrait dire que nous faisons un choix conscient et conséquent, adulte quoi, et que nous n’attendons pas, comme le font les enfants, d’être privé de notre jouet pour en chercher un autre…

    Mais ne serait-il pas plus sain pour tout le monde que nous cessions de regarder ailleurs quand un pipeline explose en pleine ville africaine, quand le temps que j’écrive ces lignes des dizaines de milliers de trop jeunes êtres meurent de faim, de soif de maladie et de persécution, au cœur de nations regorgeant d’or de diamants…de pétrole…d’uranium… et que décemment, le geste à la pompe ne nous paraisse juste plus défendable, à nous, êtres civilisés, descendants des bâtisseurs de ce monde… que je ne cesserai jamais de questionner….
    Merci à vous de cette opportunité, elles sont si rares…

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