790 – SOCIETE SANS VISAGE

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Nous vivons dans un nouveau monde désincarné, dans lequel l’homme est évacué au profit de la machine, du système, de l’organisation. Au nom de l’efficacité nous avons perdu la maitrise de notre destin.

Le symbole de cette société sans visage réside dans la liste de nos « amis » que nous ne connaissons pas, sur Facebook. Ils sont sans visage et souvent même nous ne connaissons pas leur vrai nom, c’est-à-dire qu’ils sont sans identité.

L’économie et la finance

Vous ne contesterez pas que le monde de la finance soit maitre du monde. Mais il s’agit d’une organisation sans visage, une sorte de mécanique au service du profit plus qu’au service de l’homme.

Qui est le chef d’orchestre ? Peut-être il n’y en a pas, le système fonctionne par lui-même, sans que personne ne comprenne bien comment. Nous ne sommes plus dans des échanges de gré à gré, après que vendeur et acheteur se soient tapés dans les mains ! Le marché suit des règles obscures, modifiées dans l’ombre par quelques initiés anonymes.

Si le système déraille, personne n’est responsable. Tout peut demain s’écrouler, sans que l’on comprenne pourquoi et comment. Nous sommes sans prise, démunis… il n’y a personne à qui parler.

La seule chose que l’on doit savoir, c’est que pour que le système puisse fonctionner, l’économie doit sans cesse s’accroitre, sinon c’est la faillite. Le bon sens nous rappelle néanmoins que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. Où est l’erreur ?

L’ennemi est sans visage

Les hommes poursuivent leur vieille et constante habitude qui consiste à se faire la guerre, le plus souvent pour des motifs stupides. Mais dorénavant, nous nous entretuons sans nous regarder dans les yeux.

Désormais les drones, les avions sans pilote et les fusées sont dirigées vers des cibles visualisées sur un écran dans un QG situé très loin des zones de combats. Les armées modernes ne prennent pas de risques et leurs ennemis n’ont pas de visage, comme dans un jeu vidéo.

Ce sont les machines qui tuent, sans état d’âme et sans émotion. Personne n’est responsable et donc personne n’a de culpabilité. Un char sans équipage peut foncer droit devant lui et tout écraser…

Les prolétaires du clic

Depuis le début du 21èmesiècle, nous assistons muets et résignés à la marche triomphale de l’Intelligence Artificielle, de la numérisation, de l’automatisation et de la robotique. On nous dit que le travail humain sera vite marginalisé et souvent inutile.

En fait, le travail humain ne disparait pas, il est dissimulé quelque part, dans des plateformes où des milliers de mains sans visage, sous les ordres des machines et des algorithmes, sont devenues des « prolétaires du clic ». Amazon, Facebook, Uber, Airbnb, etc, sont les nouveaux employeurs de cette masse indifférencié de « digital labor ».

Ceci fait écrire au sociologue Antonio Casili, dans son essai intitulé « En attendant les robots » : « En façade un ingénieur qui vante les prouesses de sa machine et une arrière-boutique dans laquelle des travailleurs se tuent à la microtâche. »

Le rêve de Marx s’est enfin réalisé, lui qui entrevoyait cette promesse d’émancipation d’un monde dans lequel le travail serait entièrement automatisé. Mais il n’avait pas tout prévu !

Dans son dernier essai intitulé « L’innommable actuel », l’intellectuel italien, Roberto Calasso, enfonce le clou : « Nous sommes capables d’entendre la voix de la souffrance sans pouvoir en nommer l’origine. Le nouvel élan totalitarisant de l’ère digitale, qui obéit à la dynamique algorithmique désincarnée, n’a pas de visage, il est en effet innommable ».

La science ne pense pas

Le philosophe allemand Heideger s’interrogeait déjà sur les conséquences de l’emprise des sciences et des techniques sur nos vies. Il eut cette phrase restée célèbre : « La science ne pense pas ».

Ce qu’il voulait dire, c’est que la science jongle avec des concepts et des équations qu’elle manie à ses fins propres, sans en mesurer les conséquences sur l’humain. La science et la technique sont devenues leur propre finalité. La science pour la science, et non pour l’humain.

La science décide du réel en mesurant et quantifiant. Tout ce qui ne se mesure pas, c’est-à-dire le qualitatif, est évacué comme des scories.

C’est elle qui décide de tout et elle met en œuvre tout ce qu’elle est capable de faire, le meilleur comme le pire. Tout se passe comme si la science avait échappé des mains de l’homme. Il n’y a plus d’état-major, la science est livrée à elle-même…

La science et la technique ne servent plus l’humain, elles visent l’efficacité, la rentabilité, la performance. Demain, on créera des humanoïdes sur mesure, génétiquement modifiés, au gré de nos humeurs ou de nos caprices. Les biologistes savent le faire, donc ils le feront, mais ils sont provisoirement freinés par quelques provisoires règles d’éthique qui subsistent encore…

Il nous reste à prendre conscience que les machines ou les techniques, aussi performantes soient-elles, sont la création de l’ingéniosité humaine. Elles doivent donc déléguer aux humains la responsabilité de leur usage et leur finalité, afin de les inscrire culturellement et socialement dans le monde. Les humains doivent oser montrer leur visage…

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