954 – VOLONTE DE DOMINATION OU DE PUISSANCE ?

L’esprit de domination et le goût du pouvoir sont des caractéristiques spécifiquement humaines qui rendent l’humanité détestable… C’est aussi, sans doute, ce qui lui a permis de progresser et de se surpasser. Peut-on imaginer le progrès sans la volonté de domination ? C’est une question philosophique !

Selon Friedrich Nietzsche, l’« essence la plus intime de l’Être » serait une aspiration à la puissance, pulsion fondamentale de l’homme qui cherche l’accroissement de la puissance créatrice. Nietzsche utilise le terme de « volonté de puissance » à opposer et à ne pas confondre avec la volonté de domination. Il semblerait que le moteur de l’humanité réside dans cette dualité de « destruction créatrice » telle qu’on la retrouve en économie.

Un coup d’œil sur l’histoire de l’humanité nous donne un aperçu de l’esprit de domination. Lorsque l’on considère la somme des conquêtes guerrières, territoriales, économiques, industrielles, artistiques, sportives, et même spirituelles, le moteur semble être chaque fois le même. Il suffit, parfois, de regarder des enfants jouer, les relations familiales ou professionnelles, pour y déceler déjà, à tout niveau, cette volonté de domination.

La République de Venise

Cette semaine, c’est en vagabondant dans les ruelles de Venise, et en admirant la multitude de palais et d’églises qui rivalisent de grandeur et de dorures, que cette volonté de domination d’une part et la volonté de puissance d’autre part me sont apparues comme une évidence.

J’aurais pu, tout aussi bien, méditer sur Christophe Colomb ou sur la conquête de la lune, sur l’invention du feu ou des missiles balistiques, sur les jeux Olympiques ou sur la guerre du Péloponnèse, c’est à chaque fois le même mécanisme : il y a les « winners » et les « losers » ! Nous voulons tous être dans le camp des winners

Venise doit son essor considérable à la IVème croisade, au début du 13ème siècle, qui l’aida à conquérir Constantinople et à défaire les Ottomans. Cette Ville-État exerça sa domination maritime sur la méditerranée orientale où elle ouvrit des comptoirs marchands le long des côtes. Cette domination était assurée par la supériorité technique des galères sorties de l’Arsenal de Venise. Marco Polo devint le symbole de la puissance Vénitienne…

Aujourd’hui, la puissance de Venise se mesure aux nombres de palais et d’églises, symbolisant la double domination du Doge et du Pape qui, l’un et l’autre, ne reculaient devant rien pour assouvir leur volonté de domination en rivalisant dans l’opulence et la splendeur. Plus de 50 églises, dont la magnifique Basilique de Saint Marc et des centaines de palais ! Il se peut que Venise, du temps de sa grandeur, parvint à cultiver davantage sa volonté de puissance au détriment de sa volonté de domination, comme aujourd’hui lorsqu’elle éblouit les touristes.

Mais la volonté de domination finit toujours par se heurter à d’autres volontés de domination. L’historien Fernand Braudel apportent les deux raisons qui expliquent le déclin de la République à partir du XVIe siècle : « Ce qui a eu raison de Venise, ce sont les routes du monde qui se déplacent lentement de la Méditerranée à l’Atlantique ; ce sont les États nationaux qui grandissent. Dès le XVIe siècle, Venise se heurte à ces corps épais : l’Espagne, la France, l’une et l’autre avec des prétentions impériales ; plus encore surgit l’Empire turc, colosse d’un autre âge, mais colosse, contre lequel elle s’épuisera ».

Après environ un millénaire d’indépendance, la République de Venise fut conquise par Napoléon Bonaparte le 12 mai 1797 au terme de la campagne d’Italie. L’invasion des Français mit ainsi un terme au siècle où Venise avait connu l’apogée de son rayonnement, en devenant la ville européenne la plus élégante et raffinée du XVIIIe siècle, avec une forte influence sur l’art, l’architecture et la littérature.

Les prémices du déclin

Ces réflexions me conduisent naturellement vers ce que nous vivons aujourd’hui avec l’affrontement Est/ Ouest, dont la guerre en Ukraine constitue les prémices. La volonté de domination des Etats-Unis commence à être contestée par quantité de puissances mineurs qui toutes ensemble peuvent constituer une menace, à commencer par la Russie. La guerre en Ukraine est une guerre préventive, préparée par les USA pour déstabiliser la Russie et pour vassaliser l’Europe.

Rien ni personne ne menaçait l’Amérique, bien à l’abri derrière ses frontières. Mais ce qui commençait à être contesté, en de nombreux endroits, c’est son hégémonie et l’hégémonie du dollar. La volonté de domination n’a jamais de limite et s’appuie sur une expansion permanente. Les USA, et surtout l’ego des dirigeants américains, ne supportaient pas la contestation ou la remise en cause de leur domination militaire totale dans le monde, sur terre et sur mer, ni leur domination économique.

L’Amérique ressent inconsciemment les prémices de son déclin ou de son effacement progressif en tant que maitre du monde. Mais l’affrontement majeur se fera avec la Chine et le monde se coupera en deux, chaque nation devant choisir son camp ! La guerre en Ukraine est un hors-d’œuvre qui permet, dans un premier temps, de satisfaire l’ego de Joe Biden. Il se peut aussi que l’Amérique et ses valeurs soient de plus en plus contestées et qu’aujourd’hui Washington se sente dans la même position que Venise au XVIIIème siècle ou que Rome au IVème siècle, attaquées de toutes parts y compris de l’intérieur où les mœurs étaient dissolues…

Elles furent nombreuses les époques sombres, dominées par les incendies, le carnage et la misère. C’est sans doute ce que veut exprimer l’artiste contemporain Anselm Kiefer, dont les très impressionnantes toiles monumentales et apocalyptiques occupent la plus grande salle du Palais des Doges… Elles peuvent évoquer aussi bien le passé que l’avenir…

Peut-on renoncer à la volonté de domination ?

Si l’humanité était sage, chacun vivrait heureux chez soi, sans désir hégémonique, sans vouloir envahir ses voisins, sans désirer dominer les peuples plus faibles, moins bien armés ou moins bien développés industriellement et économiquement. Pourquoi voulons-nous toujours être les plus forts, pour imposer nos lois et coutumes aux autres peuples ? D’où vient ce désir de domination qui fit tant de morts et généra tant de malheurs au cours de l’histoire ?

La volonté de domination traverse toute l’histoire de l’humanité depuis les premières hordes jusqu’à la rivalité des grandes puissances modernes. Elle fut à la fois destructrice et créatrice, moteur de l’innovation et du progrès. Chaque invention donna un avantage au groupe humain concerné et il en profita pour se développer économiquement et s’étendre territorialement. La compétition est au cœur de l’âme humaine, pour le meilleur et pour le pire.

Sans ce goût pour l’innovation et le progrès, nous serions toujours dans les cavernes, vêtus de peaux de bêtes ! Depuis des millénaires l’humanité vit dans la modernité, sans cesse renouvelée et améliorée et lui apportant un avantage de domination décisif. Peut-on imaginer le goût du progrès débarrassé de la volonté de domination ? C’est la grande question jamais résolue !

Il se peut en effet que notre goût pour le progrès soit secondaire et une simple conséquence de notre désir profond de domination. La domination s’appuie sur la supériorité technologique, militaire et culturelle qui n’est qu’un outil au service de notre volonté de notre ego. En bref, notre désir de domination a besoin et donc stimule notre inventivité et notre créativité.

Qu’il s’agisse de découvrir l’Amérique, de conquérir la lune ou de développer l’intelligence artificielle, c’est toujours la même volonté de domination qui est à l’œuvre. Le premier silex taillé procura un avantage décisif à la tribu pour mieux se battre et aussi améliorer son confort. En conséquence, pour vivre tranquillement en paix, il ne suffirait pas à l’humanité de renoncer au progrès et à l’innovation, il conviendrait d’abord de renoncer à la volonté de domination… Est-ce possible ?

Il se peut que ce soit notre volonté de domination qui nous projette vers l’avenir et nous donne des raisons de vivre. L’abandonner reviendrait peut-être à se priver d’une partie essentielle de notre pulsion de vie. Sans volonté de domination, nous serions peut-être alanguis et dépressifs, sans raison de vivre, comme des animaux en cage… Le but ne serait donc pas de supprimer la volonté de domination, mais de ne pas se laisser dominer par elle, c’est-à-dire devenir plus humain et plus libre. Nous rejoignons ici le « Surhomme » Nietzschéen qui ne se laisse pas submerger par ses passions. Il renonce à la volonté de domination au profit de « la volonté de puissance », selon la définition de Nietzsche.

Si notre volonté de domination est une composante essentielle de l’âme humaine, il serait vain de vouloir l’éliminer. Il conviendrait seulement de l’éduquer, de la canaliser, de l’orienter vers des buts créateurs aux dépens des pulsions destructrices. Finalement, ne serait-ce pas tout simplement la finalité des peuples civilisés de transformer la volonté de domination en volonté de puissance ? Ce qui revient à dire que les grandes puissances, qui aujourd’hui fourbissent leurs armes, ne sont pas des peuples civilisés car elles se laissent dominer par leur volonté de domination. Cela pourrait être la définition de la barbarie…

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3 commentaires

  1. Très juste et bien exposé. Il y a une autre constituante de l’homme et même d’ailleurs de tout être pensant: “nous voulons nous sentir bien”, c’est incontestable ! Ce qui est critiquable, c’est les moyens qu’emploient les hommes pour se sentir bien quand c’est au détriment des autres.

  2. Est-il légitime pour un pays, qui se considère comme civilisé, de vouloir par tous les moyens, mettre à son image tout pays (Afghanistan , Irak, Lybie, Syrie, etc…) dont le régime lui parait despotique ?

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