Paris est toujours à la même place, mais Paris change… pour le meilleur et pour le pire! Notre dernière visite date de plus de cinq ans et nous pouvons mieux juger du changement, avec le recul de la distance…
Ce qui frappe d’abord le visiteur, c’est le sentiment d’envahissement, de submersion. Paris est envahi de multiples façons, à commencer par les Parisiens eux-mêmes, qui ont adopté massivement les moyens de transport individuels. La ville est sillonnée en tous sens par des milliers de vélos, de vélos électriques et de motos qui ne s’arrêtent pas aux feux rouges, traversent les carrefours tête baissée, au mépris du danger, pour eux-mêmes et pour les piétons apeurés.
C’est sans compter les trottinettes qui se faufilent aussi bien sur les trottoirs que sur la chaussée, véritables kamikazes du macadam qui frôlent tous les dangers, comme si leur plaisir consistait à jouer avec la mort. Nous avons même vu un vieillard chenu osciller au milieu de la rue du Bac, debout sur une trottinette incertaine.
Le deuxième envahissement est touristique. Il déverse chaque matin un flot continu, de toutes les couleurs et toutes les provenances, de visiteurs en couple ou en famille. Sans connaitre les statistiques, j’ai l’impression que le flot a doublé depuis notre dernière visite et qu’il est multiplié par 10 depuis l’époque où nous y travaillions !
Un vaste périmètre central qui courre depuis le champ de Mars, la Tour Effel, l’Arc de Triomphe, les Champs Élysées, l’Opéra, le jardin des tuileries, le Louvre, Notre Dame, le quartier Latin et le jardin du Luxembourg, sans oublier l’éternel quartier de Montmartre. On peut marcher une heure ou deux avec cette étrange et fausse impression de n’avoir croisé aucun parisien…
Les musées sont pris d’assaut par une armée d’infanterie bien décidée d’occuper, dès l’aube, ces places fortes de la postmodernité. La visite des musées semble devenue une obsession planétaire, y compris chez les plus incultes et les moins férus en connaissances artistiques, littéraires ou historiques.
Il faudrait analyser ce phénomène de société pour mieux comprendre par quel mécanisme, et sous quelle impulsion, des foules entières se sont prises de passion pour les musées. Pas seulement les célèbres musées du Louvre ou d’Orsay, mais aussi tout ce qui peut se visiter et figure dans la « to-do list » du parfait voyageur.
Notre-Dame est naturellement devenue l’attraction numéro 1, depuis que la cathédrale a failli disparaitre dans les flammes. Ce fut une publicité a près d’un milliard d’euros, payée en totalité par de riches et aussi de modestes sponsors, mais elle fut d’une efficacité inégalable ! Il faut dire que le résultat vaut le voyage et mérite la longue queue d’attente dans la journée. Une foule compacte déambule avec nonchalance dans ce qui fut un lieu saint et est devenu un musée gratuit ouvert à tous.
Tout a été refait à neuf, comme si le monument venait de sortir de terre et que les ornements, les tableaux et les colonnades colorées dataient de l’hiver dernier. Notre-Dame est devenu le monument phare et supplante désormais la Tour Effel qui vient néanmoins d’hériter d’un aménagement récent avec son périmètre de protection et les murs en verre. Il faut reconnaitre que le résultat est remarquable et que désormais Notre-Dame est peut-être le plus beau monument de l’Occident chrétien. Il est éblouissant, mais’à l’image de l’Occident devenu laïc, la cathédrale est désormais un musée…
Revers de la médaille, toute visite à Paris est toujours accompagnée d’une atmosphère insurrectionnelle. Cette semaine, c’est la grève des taxis. Dans le quartier où nous sommes, à proximité du boulevard Raspail, ils bloquent les rues, brulent des pneus et font exploser des fumigènes, protégés par des cordons de policiers armés jusqu’aux dents.
Il y a cinq ans, nous étions en voiture et nous avions dû quitter la ville précipitamment, sous la menace des camionneurs qui projetaient de bloquer les autoroutes qui mènent à Paris. Sur ce point Paris ne change pas, c’est le lieu de tous les mécontentements, pacifiques ou parfois violents. La semaine prochaine, les agriculteurs annoncent leur montée à Paris. C’est comme si les Français étaient incapables de se parler, de s’écouter et de se comprendre … Le Gouvernement ne semble se réveiller que sous la menace et sous la violence !
Après quelques jours à Paris, survient un autre sentiment, celui d’avoir un pied, et parfois deux, dans le passé. C’est le poids de l’Histoire, trop lourd de nostalgies et de regrets. Paris regarde en arrière et puise toutes ses références dans le passé, ce qui donne une ambiance étriquée.
J’ai été frappé par la façade des immeubles aux fenêtres toujours fermées et des rideaux tirés. Rares sont les appartements qui osent laisser entrer l’air et la lumière, comme si le monde extérieur était dangereux. Cela donne l’impression d’une ville fermée, tournée sur elle-même, qui ne veut pas laisser entrer l’air du renouveau !
A cela il faut ajouter ce sentiment très parisien d’être encore le centre du monde, alors que Paris est devenue une ville dont on parle au passé. C’est d’ailleurs le passé que les cohortes de touristes viennent humer, comme ils vont à Venise ou à Florence. Paris est désormais une ville musée, livrée à l’appétit dévorant des touristes.
Par ailleurs, j’ai été étonné par la contagion qui a fait fleurir de multiples magasins de chocolats, de bonbons et de friandises diverses. La post-modernité qui déambule dans les rues, la tête pleine de technologie, a besoin de douceurs. Le chocolat est à la mode et se décline à l’infini. La célèbre maison Lindt a ouvert un immense temple dédié au chocolat, en face l’Opéra, et il fourmille d’une clientèle avide qui s’émerveille devant l’imagination gustative des créateurs…
Au milieu de tout cela, au milieu du luxe et du charivari, notre regard est gêné devant un vieux mendiant en loques ou face à un jeune drogué aux yeux hagards. La misère n’est pas loin et affleure partout, discrète au centre et omniprésente à la périphérie. Nous avons évité les quartiers nord ou les petites tentes individuelles s’égrènent le long des trottoirs, là où se regroupe toute la misère du monde…
Est-ce la culpabilité ou la tradition familiale qui nous a poussé à retourner dans la petite église du 140 rue du Bac où eut lieu, à plusieurs reprises en 1830, une apparition miraculeuse de la Vierge devant une jeune novice ? Cette évocation attire encore de nombreux pèlerins, venus du monde entier, qui viennent se recueillir longuement dans ce lieu saint, modeste et dépouillé. Il tranche singulièrement avec ces temples du luxe et du matérialisme, comme le Bon-Marché voisin, mais aussi le Printemps et les Galeries Lafayette qui grouillent d’une foule avide de consommation.
Néanmoins, même ici le business n’est jamais loin. On y achète, pour un prix modeste il est vrai, des médailles dites miraculeuses qui représentent la Vierge telle qu’elle serait apparue à la jeune nonne. Il faut aussi y faire la queue et attendre patiemment avant d’avoir le droit d’entrer dans la modeste échoppe tenue par des bonnes-sœurs.
Toutefois, malgré le bruit, malgré les odeurs et trop souvent les poubelles sur le trottoir, malgré la foule envahissante, malgré les grèves, et malgré son passéisme, Paris demeure une ville non seulement éblouissante, mais aussi pleine de charme… Avant de partir, nous avons déjeuner Gare de Lyon au Train Bleu avec nos amis américains Linda et Andy, pour une dernière immersion dans les valeurs sûrs d’un passé rayonnant… et pour un dernier réconfort (voir la photo).