Dans l’arbre de l’évolution, l’espèce humaine est-elle une branche malade, incapable de s’autogérer comme le font les autres espèces animales ? Le développement de son cortex, aux dépens du cerveau limbique, conduit-il à une impasse ontologique ? L’intelligence, dont l’humanité est si fière, est-elle un moteur trop puissant pour être gérée avec succès par un psychisme fragile ?
Si l’on tente d’observer l’humanité avec recul et, autant que possible, d’un œil extérieur, l’on peut être affligé de son inconstance, de son irrationalité, de son inflation narcissique, de son insatisfaction chronique, de ses névroses variées, de ses infinies capacités d’autodestruction, de ses délires sexuels, de ses goûts du meurtre, et pour tout dire de ses incapacités à atteindre le minimum de sagesse que l’on retrouve ailleurs dans le monde animal.
Peut-on en conclure que l’humanité est atteinte d’une maladie incurable dont les effets délétères augmentent de façon exponentielle en même temps que sa puissance technologique ? Ou peut-on envisager qu’une soudaine sagesse, venue du fond des âges, amène l’espèce humaine à modérer ses délires paranoïaques afin de retrouver sa place dans l’harmonie de la nature ?
La sagesse ancestrale
Jadis, il m’est arrivé de côtoyer, pendant quelques jours, la vie de villages reculés du Mali, là où le progrès semble s’être arrêté il y a quelques millénaires. L’occidental observe avec condescendance ces peuplades qui vivent en dehors de la marche du monde et perpétuent indéfiniment, de génération en génération, les mêmes rites et les mêmes gestes, dans un éternel recommencement.
La notion de progrès n’existe pas en dehors du progrès que chaque individu peut effectuer au cours de sa vie, pour participer à la vie commune et au bien-être des siens. Cette antique sagesse les prive de ce que nous appelons le progrès, qu’il soit sociétal ou technologique, et cela nous parait intolérable.
Ces sociétés isolées pourraient perdurer jusqu’à la nuit des temps, si elles restaient isolées. Mais la modernité, sous la forme de l’électricité, de la télévision et des mobylettes, ont déjà déstabilisé ces sociétés traditionnelles qui seront balayées par le nouveau vent qui se lève. Ils perdront leur harmonie millénaire et se retrouveront confrontés à une course folle vers le changement, le progrès et les bouleversements qui vont avec. En même temps que nous les aidons à adopter la modernité, nous participons à leur destruction !
Il ne s’agit pas de dire que tout est parfait dans ces sociétés figées. Elles ont aussi leurs névroses et leurs tabous, mais elles nous font prendre conscience à quel point ce que nous dénommons « le progrès » s’est emballé dans le reste du monde, au point de tout emporter sur son passage, comme si l’humanité ne maitrisait plus son destin.
Où commence le pathologique ?
Toutes les sociétés humaines, y compris les plus primitives, ont leurs excès et leurs propres névroses. Elles ne tiennent debout que grâce à des règles, des valeurs partagées et des interdits culturels qui sont loin d’être rationnels et peuvent parfois paraitre à la limite du pathologique. Les sociétés animales ont aussi leurs codes et leurs comportements obsessionnels qui sont souvent aussi déroutants que les comportements humains.
Mais L’espèce humaine a éprouvé le besoin de se vêtir, ce qui, au cours des âges, a donné lieu à tous les délires et à toutes les extravagances. Néanmoins, les déguisements du carnaval sont parfaitement tolérés et même encouragés, sans que quiconque n’y voit les prémisses du pathologique. La mode vestimentaire est un simple phénomène culturel qui varie considérablement d’une époque à l’autre et d’un lieu à l’autre.
Nos comportements suivent aussi des modes et peuvent donner lieu parfois à des dérives qui s’approchent du pathologique. La diversité de nos comportements ouvre la voie à toutes nos névroses et nos perversions. Il semble que plus nos comportements s’éloignent de notre animalité, plus ils peuvent approcher le pathologique et l’anormal.
Par exemple, certains de nos comportements alimentaires peuvent être qualifiés de pathologiques lorsqu’ils sont excessifs et ils semblent de plus en plus fréquents dans notre époque post-moderne. Trop manger ou pas assez manger, par choix, entre souvent dans le champ du pathologique. Les épidémies d’obésité qui sévissent en certaines parties du globe signent un déséquilibre psychologique, surtout lorsqu’ils sont assimilés à la normalité.
Notre frénésie de mouvement et de changement peut aussi frôler le pathologique. Nous sommes agités d’un mouvement brownien permanent qui ne nous laisse jamais en place. Nous sommes de plus en plus nombreux à être incapables de rester tranquilles chez nous et passer un week-end en famille ! Nous sommes mûs par une sorte d’injonction qui nous pousse à prendre la route ou l’avion et de visiter le monde. Cette agitation permanente est une sorte de fuite éperdue et sans fin…
Dans la Comédie Humaine, Honoré de Balzac décrit avec minutie les petites névroses et les grandes bassesses de ses contemporains, mais tous ces comportements, certes dérisoires, demeuraient dans l’ordre de la normalité. Aujourd’hui, hélas, nous constatons que nous sommes plus proches du pathologique et il semble que la modernité nous y pousse de plus en plus, comme si notre société était malade.
En effet, un siècle plus tard, la Comédie Humaine s’est transformée en la « Condition Humaine » parue en 1930 sous la plume d’André Malraux et dans laquelle apparait l’absurdité du monde. Selon l’auteur, le destin de l’homme est fatalement tragique, d’ailleurs la mort est un des motifs omniprésents dans son récit, mais l’homme a néanmoins toutes les cartes en main pour influer sur le courant de sa destinée. L’homme peut lutter contre sa condition. Il s’agit, en quelque sorte, d’un roman métaphysique qui préfigure le grand mouvement défaitiste de l’existentialisme qui accoucha lui-même du postmodernisme destructeur, et du monde malade. En un sens, la Condition Humaine anticipe le chaos actuel marqué par les deux fléaux postmodernes de la drogue et du terrorisme !
La pathologie post-moderne
Rien n’illustre mieux l’aspect pathologique de notre civilisation post-moderne que notre incapacité à protéger l’environnement dans lequel nous vivons. La protection de l’environnement est pratiquée par tous les mammifères, sauf les humains. Les transhumances naturelles des grands mammifères permettent à l’herbe de repousser et de ne pas épuiser les réserves.
L’espèce humaine a protégé son environnement pendant des millénaires sans jamais en épuiser les réserves. La prolifération sans contrôle de l’espèce humaine est devenue pathologique car elle ne peut se faire sans un épuisement rapide des ressources non renouvelables, sans compter une pollution non maitrisée. En période de disettes, les animaux réduisent leur progéniture et les humains ont fait de même au cours de l’Histoire.
Les humains post-modernes ne maitrisent plus leur destin. Ils sont incapables de mettre en œuvre la moindre régulation qui puissent diminuer la pollution chimique qu’ils génèrent, ni modérer les prélèvements qu’ils pratiquent sur l’eau et les ressources minérales en voie d’épuisement. Nous assistons, en live, à une autodestruction et à une dégénération de l’espèce humaine. (Relire la Chronique Libre n° 1070 “Êtes-vous postmoderne ?“).
L’espèce humaine est malade de ses excès et de ses extravagances. En Occident, le postmodernisme nous a apporté la cancel culture dont l’idéologie consiste à éradiquer notre héritage culturel considéré comme nocif. Il conviendrait de le remplacer par l’idéologie woke qui ouvre la porte à toutes les folies, à commencer par la transsexualité qui est le symptôme phare d’un dérèglement psychique majeur.
Le problème ne provient pas du fait qu’une infime minorité rêve de changer de sexe et passe à l’acte. De tels désordres pathologiques ne datent pas d’hier. Mais, le plus inquiétant provient du fait que la société l’accepte et participe à leurs mises en œuvre, à commencer par le corps médical lui-même qui ainsi se déshonore. Une société sombre dans la folie lorsqu’elle confond le pathologique et la normalité. (Relire la Chronique Libre n°1088 “Qu’est-ce qu’un comportement normal ?”).
Depuis la nuit des temps, l’espèce humaine, dans toutes les cultures, a mis en place de nombreux tabous et diverses névroses, pour parvenir à équilibrer le développement de sa pensée consciente tout en conservant son psychisme archaïque. Le postmodernisme rompt cet équilibre et précipite l’humanité vers des dérives pathologiques dont elle ne sortira pas indemne…