Notre civilisation occidentale va-t-elle sombrer, corps et âmes, dans l’absurde et l’incohérence ? Les structures qui nous permettaient de tenir debout sont-elles sur le point de s’effondrer ? Quelles sont les nouvelles valeurs susceptibles de nous donner des raisons de vivre ?
Un observateur, qui a longtemps vécu, peut constater la dérive des mœurs, des idéologies, des façons de penser et de vivre. Il peut constater que les différents facteurs qui ont permis aux civilisations depuis la nuit des temps, de naitre et de perdurer malgré les vicissitudes de l’Histoire, s’estompent progressivement et parfois même s’effondrent.
Une civilisation se fédère autour de coutumes, de croyances et de lois communes, acceptés par l’ensemble des communautés et qui constituent le ciment qui solidifie la structure globale. Une civilisation est avant tout une communauté de partage qui puise sa force dans la cohérence et la cohésion de ses certitudes et de ses a priori, au risque de l’exclusion et de l’intolérance.
Il semble donc que les civilisations sont d’autant plus solides qu’elles sont structurées de façon rigide avec des lois et des coutumes intangibles, souvent irrationnelles, qu’il convient de suivre aveuglément. Toute dérogation à ces règles est alors intolérable et susceptible de sévères punitions ou d’exclusion… Autrement dit, une société est bâtie sur un minimum de consensus qui la rend incompatible avec trop d’individualisme…
L’émergence de l’individu
Ce qui, avant tout, caractérise les sociétés modernes, réside dans l’émergence de la notion de l’individu, entité autonome, capable de décider seule, par elle-même, de ses choix et de ses croyances. En ce qui concerne l’époque moderne, on peut faire remonter cette prise de conscience à l’aube de la démocratie, lorsque l’individu a été confronté à des choix nouveaux, lui permettant d’influer son destin. Mais, bien entendu, la notion d’individu unique et spécifique s’est imposée très progressivement au cours des âges, au fur et à mesure de la complexité des sociétés.
Nous pouvons résumer cela en disant que l’homme moderne est un individu unique et libre, qui ne se fond pas dans un groupe fusionnel, mais qui peut cultiver ses spécificités. Ce qui ne l’empêche pas d’adhérer volontairement et librement à divers groupes ouverts dont il peut facilement se dégager.
Cette autonomie nouvelle participe au développement de l’humain, pour le meilleur et pour le pire ! C’est une donnée constante que de constater combien chaque progrès est accompagné de son corollaire négatif. C’est ainsi que l’émergence de l’individu a, dans ses excès, conduit à l’individualisme, c’est-à-dire une société dans laquelle l’individu devient roi et est plus important que le groupe auquel il appartient.
Ce renversement de valeurs est caractéristique de nos sociétés occidentales contemporaines et constitue sans doute leur plus grande fragilité. Jadis, les individus étaient au service du groupe qui, en contrepartie, les protégeait. Aujourd’hui, le groupe est au service de l’individu, qui souvent l’étouffe sous de nombreuses normes et contraintes. Trop souvent, les individus ne se sentent pas solidaires du groupe et se perdent dans un individualisme excessif qui les fragilisent face aux aléas de la vie.
Tout commence dans l’enfance
Il suffit de regarder et d’écouter autour de soi pour constater combien l’éducation des enfants est diamétralement opposée à ce qu’elle était jadis. Dès son plus jeune âge, l’enfant est promu comme un individu autonome auquel on doit s’adresser comme à un adulte et le consulter avant chaque décision, y compris en ce qui concerne son éducation.
Les enseignants doivent désormais s’adresser aux enfants avec toute la diplomatie que l’on réservait autrefois aux personnages importants. On ne donne plus d’ordre, mais on suggère un changement de comportement, sans rien exiger. La punition est devenue intolérable et considérée comme une atteinte grave à la personnalité de l’enfant.
Les parents sont les premiers à protester avec véhémence auprès des maitres si leur enfant a reçu une remontrance ou une mauvaise note. Plus grave, la parole de l’enfant prime sur celle du maitre, considéré avec suspicion et toujours accusé d’être trop sévère. Ainsi, chaque enfant est un petit roi en son royaume et les éducateurs, parents et enseignants, sont à son entière dévotion…
Il n’est donc pas rare que nombre d’adolescents deviennent des petits tyrans domestiques qui ne supportent aucune contrainte et considèrent avec aplomb que les autres sont à leur service. A la moindre contrariété ils peuvent devenir violents et sont souvent incapables de faire face au principe élémentaire de la réalité.
Des jeunes adultes exigeants et frustrés
Une telle éducation laxiste, qui n’a jamais confronté les jeunes aux contrariétés de la vie, génèrent des adultes inadaptés pour faire face à la réalité. Le choc peut être sévère et les désillusions profondes. Ceux qui ont toujours été surprotégés et dont la jeunesse ne fut qu’un agréable parcours tranquille, sans contraintes et sans exigences fortes, ne peuvent que ressentir un immense sentiment de frustration.
Ces individus se sont formés des caractères faibles, incapables de surmonter les frustrations et les attentes déçues. Leurs talents ou leurs capacités n’étant pas à la hauteur de leurs exigences, ils pourront se renfermer dans des sentiments négatifs qui les mèneront à l’échec. La facilité étant toujours de fuir la réalité, qu’ils sont dès lors incapables d’affronter, ils peuvent se réfugier dans quelque illusion générée par l’usage des drogues ou des jeux vidéo.
C’est par ce processus qui remonte à l’enfance que beaucoup de jeunes adultes ne sont pas armés pour affronter les vicissitudes de la vie, à commencer par les contraintes du travail. Ils errent de petits boulots en petits boulots, sans jamais se fixer, incapables d’un effort prolongé.
Nos sociétés contemporaines sont d’ores et déjà confrontées à ces nombreuses inadaptations qui se développent d’autant plus qu’elles sont prises en charge par des systèmes sociaux qui se substituent au laxisme de l’éducation qu’ils ont reçu ! Comme le dit l’adage, on récolte toujours les fruits de ce que l’on a semé.
La fuite devant le réel
Les nouvelles générations nées avec ce siècle, et dénommées générations Z, ont reçu une éducation bercée par l’illusion de la facilité. Leur enfance sans contrainte s’est développée dans une société se donnant les apparences de l’opulence pour tous. La confrontation avec le réel est souvent intolérable.
Face au réel trop exigeant, il faut chercher une façon de s’échapper et de fuir. Les plus forts psychologiquement vont pratiquer un sport intensif, s’engager dans un mouvement associatif, militer pour une cause humanitaire ou un parti politique. Les plus vulnérables vont rechercher quelque paradis artificiel.
Parmi cette génération, la consommation d’alcool ou de drogues est en forte baisse, bien que 31% des jeunes de 15 ans avouent avoir tenté le cannabis. Le phénomène peut surprendre et l’on pourrait s’en réjouir si l’on passe sous silence la très forte augmentation de médicaments psychotropes, anxiolytiques, antidépresseurs et somnifères. Ce phénomène correspond à une médicalisation à outrance de la société occidentale en général et de la France en particulier. La prescription médicale rend la drogue légale !
Au cours des 5 dernières années, les consommations des jeunes ont évolué de façon vertigineuse et inquiétante :
- antidépresseurs : +62 %
- antipsychotiques : +48 %
- psychostimulants : +78 %
- hypnotiques/sédatifs : +155 %
Le mal-être est désormais officiel, remboursé par la sécurité sociale, tout le monde a bonne conscience et l’industrie pharmaceutique a le sourire. Puisque tout est sous contrôle, il n’y a plus de question à se poser ! On finit par trouver normal que 20% des 18-24 ans soient passés par des épisodes dépressifs médicalisés !…
L’autre marqueur représentatif du malaise civilisationnel concerne les tentatives de suicides, en augmentation nette dans la génération Z :
- 12,8 % des femmes de 18-24 ans ont déjà fait une tentative de suicide
- contre 5,8 % des hommes du même âge.
- D’une façon générale, le taux des jeunes ayant des pensées suicidaires a doublé en 5 ans !
Une société en perte de valeurs
Il n’est sans doute pas exagéré de dire que notre société occidentale est globalement dépressive car elle a perdu ses valeurs fondatrices : la famille, la religion et la nation. Cet état de fait se traduit par une perte du désir d’enfant. Comment donner la vie alors que soi-même on a perdu la pulsion de vie ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes et nous démontrent un effondrement récent du taux de fécondité, signe d’un profond changement civilisationnel :
- 2010 : ~2,02 enfants par femme
- 2020 : ~1,83
- 2023 : ~1,68
- 2025 : ~1,56 environ
Le nombre de naissances est passé :
- d’environ 830 000 en 2010
- à environ 000 en 2025, inférieur au nombre de décès !
Dans le même temps, jusqu’à l’an 2000, 2 à 6% des adultes se déclaraient homosexuels ou bisexuels. Parmi la génération Z ils seraient de 10 à 20% suivant les études. On peut parler de bouleversement sociétal et de renversement des valeurs traditionnelles.
Quelles peuvent être les nouvelles valeurs qui puissent donner des raisons de vivre et de procréer aux nouvelles générations ? Les valeurs à la mode sont très autocentrées : le sport, le développement personnel, le fitness, le culte du corps, la réussite professionnelle, l’engagement associatif…
Le bénévolat est la mode ! En 2010, environ 16 % des 15-34 ans participaient au bénévolat associatif. En 2025, ils sont environ 23 %. Cela représente une augmentation d’environ +40 %. Mais il s’agit d’un bénévolat à la carte et ponctuel, sans engagement sur de longues durées.
Si l’on creuse un peu les motivations de la génération Z, on constate que les thèmes principaux concernent le sport (32%), l’éducation et la jeunesse (18%), le climat. Mais il s’agit souvent d’un engagement dans lequel on ne se salit pas beaucoup les mains, on signe des pétitions en ligne, on fait des campagnes sur les réseaux, on collecte des dons… Une fois de plus, il semble que le réel effraie les nouvelles générations, très urbanisées et très éloignées des contraintes pratiques…
Il est très difficile, pour les anciennes générations dont je fais partie, de porter un jugement de valeur sur les temps nouveaux que l’on voit se dessiner. Bien sûr, nous sommes déstabilisés et parfois effrayés par cette génération Z que nous qualifions souvent de génération Zapping. La tentation serait de sombrer dans un pessimisme excessif et de s’y complaire, d’autant qu’après Z, qu’est-ce qu’il y a ? Mais nous savons aussi que l’humanité n’a cessé de nous surprendre et de nous émerveiller pour ses capacités de régénération et de transformation…