878 – FAUT-IL INTERDIRE LES PESTICIDES?

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La question est simple et la réponse parait évidente pour beaucoup ! Si vous aviez à voter sur cette question que diriez-vous ? Deux conceptions s’affrontent, avec chacune des visions du monde différentes, qui semblent irréconciliables.

Il ne s’agit pas d’une question théorique, mais au contraire très pratique. Faut-il totalement interdire les pesticides dans l’agriculture, c’est-à-dire les centaines de substances chimiques plus ou moins toxiques, utilisées par milliers de tonnes pour tuer les insectes, les champignons et les mauvaises herbes ?

C’est une question qui concerne chacun de nous et sur laquelle les gouvernements se gardent bien d’interroger les citoyens ! Il existe pourtant, en Europe, un pays réellement démocratique, et c’est le seul, il s’agit de la Suisse. C’est pourquoi, le 18 Juin prochain les Suisses auront à répondre par oui ou par non à cette question : « Pour une Suisse libre de pesticide de synthèse ?».

Il existe une population urbaine, écologique, éloignée des difficultés de l’agriculture et de ses contraintes, qui plaide pour une interdiction globale. En face, une maigre population agricole, qui ne représente plus que 4% de la population, mais qui est chargée de nourrir les citadins au moindre coût. Sont-ils en mesure de se passer de la chimie ?

Il est évident que, dans l’idéal, les écolos urbains ont raison et nous rêvons tous d’aliments sains et d’une eau pure ! Mais à quel prix ? L’agriculture biologique est-elle pour les riches ? Les paysans seront-ils en mesure de nourrir tout le monde avec un coût raisonnable, et surtout, pourront-ils survivre face à la concurrence internationale ?

Une pollution tous azimuts

Il est toujours utile de rappeler les méfaits des produits phytosanitaires sur notre santé. Ils peuvent provoquer des cancers des ganglions lymphatiques, de la moelle osseuse, de la prostate, de la peau, des testicules ainsi que des tumeurs cérébrales…

De nombreux pesticides sont des perturbateurs hormonaux qui favorisent les cancers hormono-dépendants comme le cancer du sein, des ovaires, de la prostate ou des testicules. En outre, ils entrainent une baisse du niveau de spermatozoïdes chez les jeunes hommes. Ils sont aussi associés aux maladies de la thyroïde, cardiovasculaires, au diabète sucré, au surpoids, à l’autisme.

Il faut aussi parler des dégénérescences cérébrales qui sont de plus en plus nombreuses avec une explosion des cas de maladies d’Alzheimer et de Parkinson. Il a été démontré, de façon indiscutable, que nombre de polluants chimiques provoquent une rupture dans la barrière hématoencéphalique qui devient perméable et laisse passer les polluants vers le cerveau.

La barrière hématoencéphalique est constituée d’une couche de cellules qui tapissent les micro-vaisseaux qui irriguent le cerveau et le protège des substances indésirables, en ne laissant passer que le glucose, l’oxygène et quelques ions.

La grande fragilité de cette barrière hématoencéphalique a été mise en évidence par deux chercheurs qui travaillent aux USA, d’une part Daniela Kaufer, professeur de biologie intégrative à Berkeley et Alon Friedman professeur de neuroscience en Nouvelle-Ecosse au Canada. Ils résument leurs travaux dans un article qui vient d’être publié, en Mai 2021, dans la revue Scientific American sous le titre « Holes in the shield ».

Ils ont montré que certaines substances naturelles, comme la nicotine par exemple, sont capables de provoquer des lésions dans la barrière hématoencéphalique et ainsi de fragiliser le cerveau. Ils ont beaucoup travaillé avec la roténone qui est un insecticide naturel extrait des racines d’une plante tropicale et qui fut largement utilisée en agriculture biologique !

Les effets de la roténone sont si violents que cette substance est utilisée depuis longtemps en laboratoire pour induire une maladie de Parkinson expérimentale. Cet effet bien connu n’a pourtant pas incité les autorités à retirer rapidement ce produit du marché, puisque ce ne fut fait qu’en 2011 (1)

Nous pourrions aussi parler des méfaits sur la faune et la flore, sur la mort des abeilles, sur la disparition de nombreux insectes utiles, sur la disparition des oiseaux, etc… sans oublier les méfaits sur l’eau de boisson. De nombreuses substances chimiques ont une forte rémanence car ils ne se dégradent pas et restent des décennies dans les eaux souterraines. C’est ainsi que le chlorothalonil, fongicide cancérigène, qui vient d’être interdit après 50 d’un large usage, est présent dans les eaux de boissons d’une large partie de la population.

Le monde paysan

Cette votation prochaine, en Suisse, met en lumière une incompréhension entre les bobos-écolos des grandes villes et le monde paysan soumis à toutes les contraintes et à toutes les critiques. Le débat est même devenu violent, avec injures, intimidations et menaces de mort, ce qui n’est pas habituel dans la douce Helvétie.

Ce débat est donc important car il s’agit d’un choix de société. D’un côté, nous sommes tous des écologistes qui rêvons d’air pur et, de l’autre, nous nous sentons proches des paysans qui sont aussi nos racines. Il faut donc essayer de les comprendre et sans doute les aider à se transformer.

Il faut éviter que les paysans deviennent les boucs émissaires des dérives d’une société hyper-technologique. Ils sont soumis à une énorme pression productiviste car nous voulons sans cesse acheter moins cher et les grandes surfaces n’hésitent pas à littéralement étrangler les petits producteurs. De gré ou de force, les agriculteurs sont devenus des chefs d’entreprises soumis aux forces du marché, à l’agro-business et au libre-échange !

Mais nous avons gardé une image idéalisée du monde paysan, et ceux qui le peuvent privilégient les circuits courts, la vente directe, les paniers fermiers, les œufs et le lait à la ferme. C’est une image d’Épinal…

Cette tendance nouvelle des bobos qui viennent s’installer à la campagne, pour fuir les grandes villes, ne facilitent pas la cohabitation. Ils veulent y trouver une campagne idéalisée, sans nuisance, avec une eau et un air pur ainsi que des légumes bios !

Agriculture biologique et permaculture

J’ai maintes fois plaidé, ici-même, pour une agriculture biologique, respectueuse de la nature et de la vie. Les méfaits considérables de l’agriculture chimique sont gravement sous-estimés grâce au lobbying de l’industrie agro-alimentaire.

Mais il faut distinguer l’agriculture industrielle et l’agriculture maraichère. Ce n’est pas la même chose de cultiver des milliers d’hectares de betteraves, de maïs, de coton ou de cannes à sucre, ou bien des rangées de salades, d’haricots verts et de tomates.

L’agriculture maraichère pourrait facilement se convertir à la permaculture qui est une agriculture naturelle et pratiquement sans ajout d’aucune sorte. La permaculture obtient d’excellents rendements avec des produits d’excellente qualité. C’est une technique rentable mais qui nécessite beaucoup de main d’œuvre. Toutes les études ont montré la pertinence de ce modèle qui aurait l’avantage de résorber le chômage dans les pays où il est endémique…

L’agriculture industrielle peut-elle se convertir sans dommage à l’agriculture biologique ? C’est certainement possible pour l’élevage. C’est plus difficile sur les grandes surfaces de céréales ou de betteraves. Il faudrait accepter des rendements plus faibles et donc des prix plus élevés.

Ceci n’est jouable que pour une agriculture subventionnée ou bien protégée avec de solides taxes douanières. Il parait difficile d’imposer des contraintes supplémentaires aux paysans nationaux et les laisser en concurrence avec le reste du monde ! Il faut rester compréhensifs envers les paysans qui nous nourrissent et font souvent ce qu’ils peuvent pour que leurs produits soient abordables par le plus grand nombre.

Il faudrait aussi faire un énorme travail d’éducation des citoyens pour leur apprendre à acheter des produits sains et leur faire prendre conscience de l’importance d’une bonne alimentation pour être en bonne santé. A quoi sert l’agriculture biologique si les consommateurs continuent à acheter des chips trop salées, des aliments industriels bourrés d’ingrédients technologiques et des sodas trop sucrés ? Sans parler du prix de ces produits qui alourdit la facture au supermarché, au détriment des produits sains…

Nous sommes prêts à dépenser des milliards pour soigner des cancers ou des maladies d’Alzheimer induites par la pollution chimique. Ne serait-il pas plus rationnel et intelligent de dépenser cet argent pour une réforme globale de notre agriculture et de rester en bonne santé avec des aliments de qualité et une eau pure ? Nous verrons comment les Suisses vont répondre à cette question fondamentale…

  • A highly reproductible rotenone model of Parkinson’s disease”- Neurobiol Dis. 2009; 34(2):279-90

Vous pouvez aussi lire les chroniques libres suivantes :

536 : « La nouvelle révolution agricole »

584 : « Pour une politique agricole »

686 : « Comment nourrir la planète ? »

775 : « Fake foods »

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