Arrivons-nous, progressivement, au meilleur des mondes possibles, anticipé il y a presque un siècle par Aldous Huxley ? Avec le recul, cette œuvre imaginative et utopique se rapproche à vive allure de notre réalité quotidienne. Cauchemar pour les uns, vie idéale pour les autres…
Pour savoir si nous approchons du « Meilleur des mondes » décrit par Huxley en 1932, il nous faut passer en revue les thèmes principaux qu’il aborde. Il n’est pas inutile de rappeler que ce livre figure à la cinquième place dans la liste des cent meilleurs romans de langue anglaise du XXème siècle… devant « 1984 » de George Orwell publié 17 ans plus tard.
C’est une nouvelle civilisation, qui est envisagée par l’auteur, dans laquelle tous le codes de la société bourgeoise traditionnelle sont renversés. Une société idéale en quelque sorte, sans trouble, sans guerre, sans révolte et sans tristesse. Une société lisse dans laquelle les citoyens sont sagement à la place qui leur a été assignée, dans une sorte de bonheur paisible, sans revendication individuelle.
Une dictature douce mondiale
A la suite d’une guerre, un gouvernement mondial est instauré dans le but de mettre fin aux conflits entre les peuples et d’imposer un système politique qui garantisse le bonheur des peuples et la prospérité. Il s’agit, en quelque sorte, du projet du « Forum Économique Mondiale », sous la férule de Klaus Schwab sous le slogan de « One world, one language ». Les cultures spécifiques sont bannies, parce que sources de conflits…
C’est un monde, bien sûr, dont rêve tous les gouvernants d’ici ou d’ailleurs. Pouvoir régner sans heurt et sans contestation sur une masse docile. Une sorte de dictature douce dans laquelle le peuple est consentant car il reçoit l’essentiel de ses besoins fondamentaux…
L’Histoire et les idéologies sont bannies
Les anciennes civilisations sont jugées belliqueuses, corrompues et décadentes. La preuve en est qu’elles ont toutes disparues, rongées par les idéologies, les religions, les nationalismes, les différences culturelles, les conflits de territoire et l’individualisme.
L’Histoire est donc bannie car le passé est toxique et n’a aucune leçon à enseigner à la nouvelle civilisation. C’est exactement ce que pratiquent aujourd’hui les adeptes de la Cancel Culture qui déboulonnent les statues de ceux qui, jadis, se sont illustrés et qui ont laissé leur empreinte à la postérité.
La Cancel Culture vomit l’héritage des générations passées, elle refuse la morale bourgeoise et les tabous sexuels ou sociétaux qui y sont liés. A la place, elle prétend imposer une nouvelle civilisation universelle, sans passé.
Elle est associée à l’idéologie woke qui, sous prétexte de réveiller les consciences, tente d’imposer la dictature des minorités qui se sentent brimées et œuvrent activement à la destruction de notre civilisation dont ils se sentent exclus.
Dans ce meilleur des mondes, les religions traditionnelles, sources de passions et de conflits, subissent une transformation radicale au profit d’un être suprême caricatural. Huxley joue sur la dérision et désigne Henry Ford, apôtre du consumérisme et surtout père de la célèbre Ford T, le T devenant le signe de ralliement en remplacement de la croix latine. Aujourd’hui l’être suprême se dénommerait Elon Musk ou Bill Gates, en hommage à la modernité. L’an zéro de notre ère hyper-technique deviendrait celle du lancement de la première Tesla ou du premier logiciel Windows !
Nous ne sommes pas très loin, dans ce sinistre gag, des prétentions de la laïcité qui voudrait s’imposer comme nouvelle religion obligatoire et éradiquer tous les signes, tous les vêtements, tous les évènements, toutes les dates et toutes les cérémonies qui pourraient évoquer une religion. La laïcité procède de la cancel culture en ce sens qu’elle entend éradiquer et remplacer les croyances anciennes par une nouvelle idéologie neutre et consensuelle.
La famille et la hiérarchie sociale
Dans le meilleur des mondes, la reproduction et la sexualité sont totalement séparées. Les couples éphémères qui se forment sont sans sentiment. On notera que c’est déjà la tendance actuelle puisque le désir d’enfant s’estompe tandis que la sexualité est de plus en plus libre et sans entrave, souvent très éloignée de la procréation. Une sexualité hygiénique, sans amour.
Huxley prévoit une procréation en laboratoire où les fœtus se développent dans des flacons et conditionnés durant l’enfance. Comme chez les abeilles, les embryons sont nourris différemment suivant la position qui leur est assignée, les aptitudes qu’ils devront développer et le rang social prévu. L’État régule ainsi avec précision le nombre des naissances, en fonction des besoins futurs de la société. Un planning familial sophistiqué qui plait à l’élite occidentale contemporaine…
La société demeure en effet très hiérarchisée avec 5 castes :
-Les Alpha constituent la classe dirigeante, programmés pour être grands, beaux et intelligents.
-Les Béta qui forment la caste des cadres supérieurs, des ingénieurs et des médecins.
-Les Gamma, vêtus de vert, qui représentent les classes moyennes et administratives
-Les Delta en Kaki et les Epsilon en noir forment les castes les plus basses destinées aux tâches manuelles de base. Ils sont programmés pour être dociles et laids.
Il s’agit d’une société orientée vers le consumérisme qui fait office de religion et dont le peuple devient dépendant et qui satisfait à ses aspirations. La consommation est à la base de la vie sociale à laquelle chacun participe. L’individualisme est mal vu et suspect.
Notre société contemporaine approche de ce modèle avec une classe dirigeante cosmopolite et hors sol qui fait les lois et les règlements à son avantage. Une classe administrative et médiatique est au service de cette classe dirigeante qui en assure la sélection. Enfin une classe laborieuse, paysanne et ouvrière, constituée de sujets lambda, apporte la main d’œuvre nécessaire et constitue la variable d’ajustement au service du bon fonctionnement de la société.
Le conditionnement social
Par ailleurs, tout est fait aujourd’hui en matière de distractions et d’abrutissements par voie médiatique ou digitale pour que ces classes inférieures demeurent dociles et résignées. Ceux qui tentent de penser par eux-mêmes et d’échapper aux conditionnements des modes et des injonctions sociales collectives sont désignés sous le vocable infamant de complotistes !
Dès leur plus jeune âge, nos enfants sont élevés de façon collective, et leur esprit est façonné pour les activités de groupe et pour une pensée consensuelle. L’individualisme est banni, considéré comme pathologique. Les jeunes pensent, travaillent et se distraient en groupe. Ils sont, comme dans le meilleur des mondes, incapables de jouer ou de s’occuper seuls.
Ceux qui s’éloignent de cette norme collective, et qui ne parviennent pas à s’intégrer correctement dans les groupes sociaux qui leur sont destinés, sont étiquetés comme étant autistes ou psychologiquement perturbés et sont immédiatement médicalisés. 10% des adolescents auraient des idées suicidaires et le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-25 ans. Environ 20,8% des jeunes de 18 à 24 ans ont subi un épisode dépressif durant les douze derniers mois !
Pour fuir le stress ou les simples tracas et aléas inhérents à la vie, nous sommes de plus en plus nombreux à consommer des drogues plus ou moins licites. Les psychotropes sont utilisés depuis la nuit des temps pour abrutir les peuples et les rendre dépendants. On estime à 5 millions le nombre de français qui consomment régulièrement du cannabis, plus 600.000 consommateurs de cocaïne et 400.000 d’ecstasy. (Relire chronique 1007 « Les béquilles chimiques ».
De son côté, le corps médical distribue gratuitement anxiolytiques, hypnotiques et antidépresseurs à 16 millions de citoyens de l’hexagone. Le bonheur n’a pas de prix ! Notre société est sous contrôle, nous pouvons dormir tranquille…
Tous ces malheureux sont aussi à la recherche du meilleur des mondes où les citoyens reçoivent chaque jour leur dose de « soma », petite pilule du bonheur, qui ressemble étrangement aux petites pilules roses ou bleues présentes dans nombre de nos tables de nuit ! A cela il fallait ajouter, dans le livre d’Huxley, un conditionnement hypnopédique qui, comme son nom l’indique, était destiné durant le sommeil à un reset psychique pour remettre les idées en place, dans la bonne direction. Ils étaient donc à la fois théoriquement libres et psychologiquement asservis ! Cela vous rappelle quelque chose ?
Les complotistes
Mais, même Le meilleur des mondes comporte son lot de réfractaires qui osent encore penser par eux-mêmes. Par conséquent, ce sont des subversifs que le gouvernement mondial de cette société idéale ne peut tolérer.
C’est le cas de Bernard, un alpha qui a mal tourné, un rêveur idéaliste, un romantique chez les abrutis. Il préfère « être lui-même et triste plutôt qu’une autre personne faussement heureuse ». Il aime la mer, les étoiles et les randonnées dans la nature que ses concitoyens détestent. Ces derniers sont, comme les urbains d’aujourd’hui, coupés de la nature. Ils ne connaissent que la foule et le bruit de la ville, ils craignent la nature.
Bernard et son Lenina s’échappent de l’État mondial et visitent une tribu sauvage qui n’a pas été « civilisée ». Ils vivent dans un univers non stérile et ils se reproduisent naturellement, par copulation, ce qui horrifie Lenina. En effet, dans ce meilleur des mondes, avoir un enfant, de surcroit de façon naturelle, dans le corps d’une femme, est une honte.
Notre société approche à grands pas de cette situation. Le taux de fécondité baisse drastiquement et nombre de jeunes couples ne souhaitent pas d’enfant. Des jeunes femmes sont horrifiées à l’idée de porter un enfant. « Je ne veux pas déformer mon corps » disent-elles ! Beaucoup préfèrent l’adoption qui évite ainsi de passer par les étapes de la grossesse et de l’accouchement. D’autres choisissent la GPA (Gestation pour autrui) qui consiste à faire porter par des femmes du tiers monde, autrement dit les sauvages du meilleur des mondes, les embryons en provenance des parents. Cette pratique est appelée à un grand développement dans les années qui viennent, dernière étape avant la fécondation et la maturation de l’embryon totalement in vitro.
Nous sommes à la porte du meilleur des mondes. Devons-nous nous réjouir ou nous désoler ? De toutes façons, nous y entrons progressivement et sans douleur, avec notre assentiment, dans cette dictature douce. Car, comme l’écrivait Aldous Huxley, « pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente » …A l’opposé, George Orwell, dans 1984, propose une société totalitaire dure et sans concession, c’est pourquoi Le meilleur des mondes est finalement préféré par la majorité …
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