Le monde serait-il plus facile à vivre et plus pacifique, sans les barrières linguistiques, les différences culturelles et les points de vue opposés ? La diversité est-elle un obstacle, ou est-elle nécessaire à l’épanouissement des humains et aux progrès de l’humanité ?
Ce qui me semble le plus frappant, lorsque l’on observe le monde autour de soi, c’est la diversité. Diversité des couleurs, des odeurs, des sons, des espèces de toutes sortes, des idées et des points de vue. C’est tout un univers qui grouille dans une simple motte de terre, c’est tout un monde qui est représenté dans une simple réunion de famille…
Diversité rime avec complexité ! Mais, certains esprits proposent de simplifier et d’uniformiser les sociétés humaines pour mieux les contrôler et prévenir leurs dérapages…
Merlin l’enchanteur
Andy et Linda sont deux amis américains que nous voyons régulièrement, chaque année, depuis quinze ans. Une de leurs passions consiste à parcourir le monde, à travers les plaines et les bois, dans les vallées reculées ou au bord des mers et des océans pour le seul plaisir d’écouter le chant des oiseaux, de les identifier et d’apercevoir leurs plumages.
Il y aurait, de par le monde, 5000 espèces d’oiseaux ! L’Europe a elle seule en compte plus de 1000. Mes amis en ont déjà repéré 700 entre l’Amérique du Nord et l’Europe. Ils disposent pour cela d’une « application » tout à fait remarquable sur leur téléphone portable et dénommée « merlin ».
Cette application permet d’identifier immédiatement tous les chants des oiseaux autour de nous. Le plus extraordinaire c’est que chaque espèce possède son propre langage qui ne peut se confondre avec aucun autre. L’application permet d’émettre le chant de n’importe quel oiseau, et si un spécimen est présent dans les environs, il répond à notre appel.
Nous avons une maison en pleine nature et ainsi nous avons pu échanger avec le merle et le geai, avec le rossignol et le pinson des arbres, avec la mésange bleu et l’hirondelle rustique, avec la mésange huppée et la fauvette à tête noire… N’hésitez pas à télécharger cette application fascinante et gratuite qui fait prendre conscience de la diversité du monde, ce qui en fait sa beauté.
« One world, one language »
Je vous raconte cela parce que je suis inquiet de la tendance des humains à écraser les différences et à supprimer la diversité de leurs cultures. Il y aurait encore actuellement environ 7000 langues parlées dans le monde. La seule Indonésie, avec ses milliers d’iles en compte 700. Avant la conquête des Espagnols et des Portugais, l’Amérique du Sud en comptait autant. L’Europe a déjà perdu beaucoup de sa diversité et se trouve confronté au rouleau compresseur anglosaxon. Vous pouvez relire la chronique n°64 “One world, one language”).
En France, dans ma jeunesse, on parlait encore le breton, le catalan, le basque et le provençal. Chaque province avait son identité et sa propre vision du monde. Aujourd’hui tout le monde regarde la même télévision et finit par partager le même point de vue. L’Europe, qui ne parvient pas à s’unir politiquement, parvient à s’uniformiser et à gommer ses différences culturelles. L’anglais devient la langue officielle des échanges internationaux et les langues nationales sont appelées à s’effacer progressivement, comme le firent le basque ou le breton.
A bien des égards, l’Europe m’inquiète et je l’ai souvent souligné. Parmi ces inquiétudes figure l’assimilation culturelle de l’Europe par la culture anglo-saxonne qui devient dominante. D’un côté, les européens n’ont pas su s’unifier pour former un ensemble fort et cohérent et, de l’autre, chaque nation s’est trouvée engluée dans un carcan administratif qui lui a ravi son autonomie. En bref, l’Union Européenne n’a pas de leadership et chacun a perdu sa libido !
Nous assistons à un délitement des cultures européennes qui finissent par adopter la culture américaine et à s’aligner sur son idéologie et sur sa politique. L’Europe devient un protectorat américain et madame Van der Layen prend ses ordres à Washington. L’Amérique du Nord et l’Union Européenne constituent l’Occident, un conglomérat de plus de 800 millions d’habitants, de plus en plus homogène et de plus en plus monotone.
Désormais, on pense à Washington, comme on pense à Berlin ou à Paris. On regarde les mêmes films et les mêmes séries télé. On lit les mêmes journaux qui prennent leurs informations auprès d’une oligarchie anglo-saxonne. On se partage les mêmes ennemis et on pense de façon monolithique dans la même direction. C’est le rêve de certains leaders, tels que Bill Gates ou Klaus Schwab de réaliser l’unification du monde occidental avant de parvenir à un gouvernement mondial idéal auquel ils travaillent ardemment…
Leur monde idéal ressemble un peu au meilleur des monde d’Aldous Huxley. (Relire chronique 1031 « Le meilleur des mondes »).
L’uniformité est-elle mortifère ?
Retenez le nom d’Antoine Houdar de la Motte, cet homme de lettres du début du XVIIIème siècle qui écrivit un poème remarquable à la fois par sa simplicité et la profondeur de sa signification. Ce texte intitulé « Des amis trop d’accord » se termine par cette phrase, que je ne cesse de me répéter et de répéter autour de moi, à une époque qui voudrait tout standardiser, gommer les différences et unifier les cultures : « L’ennui naquit un jour de l’uniformité ».
Il imagine un monde plat, constitué d’individus formatés qui pensent tous dans la même direction et partagent les mêmes points de vue. Un monde dans lequel les débats d’idées ont disparu, un peu à la manière dont les acteurs du forum de Davos imaginent le monde, totalement homogénéisé et stérilisé.
Cette approche part de l’hypothèse que l’absence de débats d’idées conduit à la disparition des querelles, des bagarres, des guerres et du racisme… Je crains qu’il s’agisse surtout d’une sorte de castration symbolique qui nous prive de notre pulsion de vie. (Relire chronique n° 339 “mortelle uniformité“).
L’excès de planification, de contrôle et de régulation stérilise l’imaginaire dont se nourrit le progrès. Au contraire, la confrontation et un certain désordre génèrent le changement. (Relire chronique n° 965 « Éloge du désordre et de l’incertitude »).
Je ne peux résister au plaisir de vous offrir, en fin de cette chronique, l’intégralité du texte de monsieur de la Motte sur lequel je vous invite à méditer…
En fin de compte, une humanité homogène dont certains rêvent est déjà en cours de réalisation en Occident et pourrait se révéler particulièrement mortifère. Elle serait identique à la perte de diversité de la nature. Imaginez un monde avec une seule espèce d’oiseau, une seule espèce de pomme et une seule race de chien, un monde unisexe dont rêvent certains… Le moteur de la vie est basé sur la différence, sur la compétition, sur la confrontation et aussi sur la complémentarité…
« Les Amis trop d’accord (fable XV)
Il était quatre amis qu’assortit la fortune ;
Gens de goût et d’esprit divers.
L’un était pour la blonde, et l’autre pour la brune ;
Un autre aimait la prose, et celui-là les vers.
L’un prenait-il l’endroit ? L’autre prenait l’envers.
Comme toujours quelque dispute
Assaisonnait leur entretien,
Un jour on s’échauffa si bien,
Que l’entretien devint presque une lutte.
Les poumons l’emportaient ; raison n’y faisait rien.
Messieurs, dit l’un d’eux, quand on s’aime,
Qu’il serait doux d’avoir même goût, mêmes yeux !
Si nous sentions, si nous pensions de même,
Nous nous aimons beaucoup, nous nous aimerions mieux.
Chacun étourdiment fut d’avis du problème,
Et l’on se proposa d’aller prier les dieux
De faire en eux ce changement extrême.
Ils vont au temple d’Apollon
Présenter leur humble requête ;
Et le dieu sur le champ, dit-on,
Des quatre ne fit qu’une tête :
C’est-à-dire, qu’il leur donna
Sentiments tous pareils et pareilles pensées ;
L’un comme l’autre raisonna.
Bon, dirent-ils, voilà les disputes chassées
Oui, mais aussi voilà tout charme évanoui ;
Plus d’entretien qui les amuse.
Si quelqu’un parle, ils répondent tous, oui.
C’est désormais entr’eux le seul mot dont on use.
L’ennui vint : l’amitié s’en sentit altérée.
Pour être trop d’accord nos gens se désunissent.
Ils cherchent enfin, n’y pouvant plus durer,
Des amis qui les contredissent.
C’est un grand agrément que la diversité.
Nous sommes bien comme nous sommes.
Donnez le même esprit aux hommes ;
Vous ôtez tout le sel de la société.
L’ennui naquit un jour de l’uniformité. »
Antoine Houdar de la Motte – Fables nouvelles, 1719