Le bonheur est-il lié à ici et maintenant ? C’est-à-dire très localisé dans l’espace et dans le temps. Le bonheur serait seulement fugace et éphémère, résumé à un instant qui se voudrait éternel et un lieu étroit qui se voudrait planétaire…
Ces pensées me viennent alors que nous sommes en famille, en ce mois de janvier 2026, confortablement attablés au soleil et face à la mer dans un restaurant de plage réputé de Marbella. Il fait chaud et le ciel est sans nuage. La belle vie en sommes ! Qui pourrait rêver mieux alors que dans le nord il fait froid et neigeux ?
Selon l’expression que l’on entend souvent, nous avons tout pour être heureux ! Mais hélas, le bonheur est exigeant et tyrannique, il n’admet pas le moindre doute. Je sais que ce bonheur-là est provisoire et donc relatif. Tel est notre destinée d’humains, nos bonheurs sont transitoires et relatifs. Par conséquent il n’y a jamais de bonheur total parce que, par définition, le bonheur est fugace, il nous file entre les doigts.
Même à Marbella, le ciel bleu ne dure pas toujours, dans trois jours il va pleuvoir. Nos bonheurs sont comme le temps qu’il fait, changeants et capricieux. Une seule pensée triste qui se glisse subrepticement et qui émerge soudain, sans qu’elle soit conviée, et patatras notre bel optimisme s’écroule avec nos illusions.
Des nuages noirs passent parfois dans ma tête ; les reproches des grands enfants qui, à l’âge de la retraite, se plaignent encore de leur enfance qui ne fut pas assez idyllique et dressent mon procès, après celui de leur mère qu’ils viennent de conduire à Berne, à la rencontre de l’ultime piqure léthale ; des petits enfants qui mènent leur vie loin d’ici et ont oublié d’où ils viennent. Il faut faire effort pour ne pas se sentir vieux et déclassé… Une femme aimante aide à penser mes plaies à l’âme et à regarder devant moi…
Les faits divers s’accumulent, comme toujours et comme partout. Une discothèque en feu à Cran Montana d’où furent sortis 40 adolescents brûlés vifs et des dizaines d’autres défigurés à jamais. Gaza qui agonise sous le joug et le feu israélien, sans que la communauté internationale ne bouge le petit doigt. Il y a des moments où l’on désespère de l’humanité…
La guerre en Ukraine qui s’éternise à cause de l’entêtement aveugle de dirigeants européens qui préfèrent les milliers de morts, qui s’accumulent de chaque côté, qu’une paix réaliste, même si elle est douloureuse. La folie des hommes est sans limite…
L’Europe qui a entamé la dernière ligne droite de son déclin avant son naufrage final, mais qui continue à faire la fête comme sur le Titanic… Le Président américain, à la tête du pays le plus puissant du monde, qui joue au maitre tout-puissant et abuse de sa force. Il vocifère, il menace, il humilie, il bombarde ici ou là, au gré de ses humeurs de la nuit, il sombre dans la mégalomanie…
Il y des guerres et des famines aux quatre coins du monde, des dictateurs rigidifiés continuent de terroriser des populations qui ne rêvent que de paix et d’amour. On pense à l’Iran, au Vénézuéla, au Soudan et ailleurs encore. On finit par relativiser nos maux à nous, modestes européens, qui mangeons encore à notre faim, chauffés et soignés. Autant le dire tout de suite, nous avons tout pour être heureux… cela signifie aussi qu’il devient indécent de se plaindre… alors autant être heureux !
Fermons un instant les yeux sur les malheurs du monde et sur nos problèmes personnels, oublions tout, profitons de l’instant, soyons inconscients et vivons ce morceau de bonheur que nous ne pourrons jamais réellement saisir, mais qui nous est offert, en prêt, pour nous aider à vivre, malgré tout…
Nos vies sont ainsi faites de petits instants de bonheur qui s’égrènent dans le temps et nous arrivent, lorsque nous en avons besoin, afin d’enjamber les périodes tristes. Nous avançons, sans jamais renoncer, grâce à ces moments bénis qui font oublier tout le reste, avant qu’ils ne soient chassés de nos têtes par notre regard ou une pensée à nouveau lucide !
Il nous faudra donc choisir entre le bonheur ou la lucidité, entre l’imbécile heureux ou la conscience triste… Il faut sans doute atteindre une grande sagesse pour parvenir à cumuler le bonheur et la lucidité… Si certains de mes lecteurs y parviennent, j’attends leurs témoignages…
Et pour finir, cette dernière interrogation : pour être heureux, faut-il être égoïste ou faut-il être stupide, ou bien les deux à la fois ?
Je repense à l’instant au célèbre et magnifique film « le diner de cons » que nous venons de revoir au théâtre. Qui est le plus heureux ? Le fringant Pierre Brochand ou le modeste et apparemment stupide fonctionnaire François Pignon ? Mais finalement, lequel est le plus imbécile et peut-être le moins heureux ? Les repères se brouillent…
Pour approfondir le sujet, je vous invite à relire les quelques chroniques que j’ai, au fil des années, consacré au bonheur…
PS: Vous pourrez relire la chronique N°1064 “Quelle est la voie vers le bonheur ?”
et la chronique N° 688 “Comment mesurer le bonheur ?”
et aussi la chronique N° 158 “Le bonheur a-t-il un prix ?”