Nous rêvons tous du bonheur, mais sommes-nous prêts à l’accueillir ? Comment l’acquérir et le garder ? Quelles sont les conditions pour être heureux ? Suffit-il d’être riche et en bonne santé ?
Depuis la plus haute antiquité, la recherche du bonheur fut au cœur de la pensée philosophique. Le but des différentes écoles philosophiques grecques ou romaines était la recherche de la sagesse, cet état d’harmonie jugé indispensable pour être heureux.
La recherche du bonheur de l’homme moderne empreinte-t-elle la même voie ? Peut-on être heureux aujourd’hui de la même façon qu’il y a 2000 ans, ou sommes-nous plus exigeants ? Les conditions ont-elles changé ?
Les fausses voies
Les deux grandes caractéristiques de l’époque moderne consistent, d’une part à confondre l’avoir et l’être et, d’autre part, à survaloriser les valeurs matérielles, aux dépens des valeurs spirituelles.
Beaucoup pensent que le bonheur est proportionnel à la richesse. Exercer un métier lucratif, posséder une belle voiture, aller en vacances à l’autre bout du monde, seraient des gages de bonheur. Les pauvres n’auraient-ils donc pas droit au bonheur !
Si cela était vrai, les habitants des pays riches devraient être plus heureux que ceux des pays pauvres… Pourtant, cela n’est pas l’impression que cela donne lorsque l’on se promène dans les villes occidentales où l’on rencontre plus de visages tristes que de joie. Dans le métro, les mines sont renfrognées et on y mesure le taux d’angoisse et de déprime.
Étrangement, il y a plus de joie exprimée sur le marché de Bamako que dans les supermarchés de Londres ou de Paris ! Comment est-ce possible ? Notre société hypermatérialiste, qui mise tout sur la possession et le paraitre, est-elle sur la bonne voie ?
Plusieurs indices nous font douter des bienfaits du matérialisme, à commencer par la consommation effrénée de psychotropes utilisés comme des « pilules du bonheur ». Comme si le bonheur sur ordonnance ne suffisait pas, les consommateurs de drogues illicites et toxiques sont de plus en plus nombreux, partout en occident. (Relire Chronique-Libre n°1007 « Les béquilles chimiques ».
On peut légitimement douter que la chimie procure le bonheur, lorsque l’on observe le taux de suicide dans les pays riches. Nous pouvons même constater que le taux de suicide est proportionnel au revenu par habitant ! En Europe, par exemple, la Suisse est le pays dont le PIB est le plus élevé ; c’est aussi le pays au plus fort taux de suicide, surtout chez les jeunes. Cherchez l’erreur !…
Tout se passe donc comme s’il manquait un supplément d’âme à nos sociétés modernes matérialistes qui semblent cheminer sur une mauvaise voie, une voie sans issue… Si nous étions heureux, ferions-nous la guerre comme le fait actuellement l’Occident en Ukraine et au moyen Orient ?
La réponse philosophique
Faut-il se tourner vers la philosophie, c’est-à-dire vers l’amour de la sagesse, pour chercher le bonheur et comprendre pourquoi il est si difficile à atteindre dans nos sociétés modernes ? « Qu’est-ce donc qui peut nous guider ? Une seule et unique chose : la philosophie » écrit Marc Aurèle, l’empereur philosophe.
C’est à Athènes, tout au long du IVème siècle avant J.C., que sont nées les quatre grandes écoles philosophiques occidentales, dont nous sommes encore les héritiers. Zénon de Kition (334-262 A.C.) fut le premier des Stoïciens et il enseigna que le bonheur et le malheur ne résident pas dans les choses en soi, mais dans la représentation que nous en avons.
Les philosophes ont coutume de distinguer les évènements extérieurs qui ne dépendent pas de nous, sur lesquels nous n’avons pas d’influence (la beauté, la santé, le talent, la richesse), et les évènements qui dépendent de nous et que l’on peut changer (nos jugements, nos actions et nos désirs). Or, nous avons souvent une aversion ou des désirs sur les choses qui ne dépendent pas de nous, ce qui génère frustrations et insatisfactions, qui nous éloignent du bonheur.
C’est ainsi qu’Épictète expose le cœur de la morale stoïcienne qui repose sur l’assentiment et l’acceptation de ce qui ne dépend pas de nous. Autrement dit, résister au destin et à ce que nous offre la divine nature est contraire à la sagesse et nous éloigne du bonheur.
Épictète (50-125 de notre ère) est un modèle qui, toute sa vie, a mis en pratique ce qu’il professait. Il était un ancien esclave affranchi qui ne s’est jamais plaint ni révolté contre sa condition mais, au contraire, l’accepta avec grâce. C’est ainsi qu’il fut affranchi. « Son unique combat fut de rompre les chaines des passions, des désirs et des pulsions », écrit Frédéric Lenoir dans son livre passionnant : « le rêve de Marc Aurèle » (1).
De son côté, Sénèque, qui naquit à Cordoue en l’an 4 de notre ère, fut un adepte de la doctrine stoïcienne et devint le précepteur de Néron, rude besogne ! Il écrivit les célèbres Lettres à Luciliusd’où est extraite la phrase qui suit : « La plus grande partie de la vie se passe à mal faire, une grande part à ne rien faire et la totalité de la vie à faire autre chose que ce qu’il faudrait ».
Vivre en philosophe
Marc Aurèle (121-180) eut le mérite d’être à la fois empereur et philosophe et il mit concrètement en pratique la doctrine stoïcienne qu’il approfondit et illustra dans ses célèbres écrits qui nous sont parvenus sous le titre de « Pensées pour moi-même ». Il ne s’agit pas d’un traité dogmatique mais d’une suite de maximes pour l’aider à atteindre la sagesse, cet idéal inaccessible !
Il s’agit avant tout d’accepter son destin, l’amor fati selon la belle expression de Nietzsche. « N’aimes uniquement que ce qui t’arrive et ce qui constitue la trame de ta vie. N’est-il rien, en effet, qui te convienne mieux ? ». Telle serait la base de la sagesse.
L’éthique stoïcienne repose sur trois disciplines essentielles : le désir, le jugement et l’action :
- 1- Il n’y a rien d’autre à désirer que ce qui t’arrive ;
- 2- ce qui trouble les hommes ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur les choses ;
- 3- la recherche du bien commun est le principal objectif de l’action, car il exprime le souhait de la nature.
Nous pouvons résumer par quelques citations célèbres, puisées dans Pensées pour moi-même, et qui mènent aux portes de la sagesse :
- « Accomplis chaque action comme étant la dernière de ta vie, te tenant à l’écart de toute irréflexion».
- « Ne fais de mal à personne et ne dis du mal de personne».
- « La bienveillance est invincible, si elle est sincère, sans grimacerie et sans hypocrisie».
Où est le bonheur ?
Dans ces conditions, il apparait clairement que le bonheur ne vient pas de l’extérieur, mais d’un état d’esprit, d’une disposition de l’âme, d’un effet de la sagesse.
Citons encore Marc Aurèle : « Loin de nous rendre tristes ou résignés, la maitrise de soi, la sagesse, la vertu, la fidélité à notre principe directeur nous rendent heureux et joyeux ». Notre bonheur dépend essentiellement de nous, de nos choix, de nos actions, de notre discipline de vie et du regard que nous portons sur l’existence et sur le monde.
Bref, nous sommes responsables de notre bonheur ou de notre malheur ! Selon les stoïciens, le bonheur dépend essentiellement du regard que nous portons sur la vie et de notre liberté intérieure. Le bonheur est en nous et non pas à l’extérieur de nous…
Plus proche de nous, le philosophe français Alain a écrit les célèbres « Propos sur le bonheur », dans lesquels il note aussi que le bonheur ne peut venir de la gloire, des honneurs ou de l’argent, car « ce bonheur-là ne tient pas plus à nous qu’un manteau ». (2)
Il ajoute cette métaphore imagée : « il n’y a point d’occupation plus vaine que de verser du bonheur dans les gens autour, comme dans des outres percées ». Le bonheur est donc affaire personnelle. Alain fait aussi la distinction entre le bonheur factice qui viendrait de l’extérieur et le bonheur profond, lié à la vertu personnelle.
Pour Alain (1868-1951), le bonheur n’est pas acquis, il se décide et se conquiert : « Il faut vouloir être heureux et y mettre du sien ». Mais le bonheur de chacun est un cadeau pour les autres : « Ce que nous pouvons faire de mieux pour ceux qui nous aiment, c’est encore d’être heureux ». Plus loin il fait ce bel éloge de « cet éclat du bonheur qui est la beauté ».
En effet, le bonheur a quelque chose qui fait penser à la jeunesse d’où émane souvent « le bonheur sans cause, et sortant de l’être comme une source ». Il poursuit : « On devrait bien enseigner aux enfants l’art d’être heureux ». Il fustige les pensées tristes, ces « plaintes sur soi qui ne peuvent qu’attrister les autres… car la tristesse est comme un poison ».
Pour Alain aussi, le bonheur se mérite car « il n’est pas difficile d’être malheureux ou mécontent ; il suffit de s’asseoir, comme fait un prince qui attend qu’on l’amuse… mais, l’on ne peut distraire ceux qui s’ennuient d’eux-mêmes ».
Le bonheur se construit et tout homme qui se laisse aller est triste : « Il est impossible que l’on soit heureux si on ne veut pas l’être ; il faut donc vouloir son bonheur et le faire… c’est un devoir pour les autres que d’être heureux ».
Et cet avertissement qui vaut pour chacun de nous : « l’optimisme veut un serment. Quelque étrange que cela puisse paraitre d’abord, il faut jurer d’être heureux… Toute pensée triste doit être réputée trompeuse. Il le faut, parce que nous faisons du malheur naturellement dès que nous ne faisons rien. L’ennui le prouve ».
Alain termine son dernier Propos par cette très belle remarque : « Il n’y a rien de plus profond dans l’amour que le serment d’être heureux… Tout homme et toute femme devraient penser continuellement à ceci que le bonheur, j’entends celui que l’on conquiert pour soi, est l’offrande la plus belle et la plus généreuse. »
Après avoir convié les philosophes, il n’est plus temps d’attendre que le destin nous apporte le bonheur sur un plateau. Le bonheur ne s’achète pas, ni ne se reçoit en héritage. Pas moyen de tricher, mais il suffit de le décider et de cultiver la sagesse à la manière des philosophes. Chacun construit son propre bonheur et le modèle à son image. Le bonheur, c’est à la fois l’œuvre d’une vie mais aussi, comme l’écrit Marc Aurèle, « le bonheur de vivre dépend de très petites choses ».
(1)- Frédéric Lenoir, « Le rêve de Marc Aurèle », Flammarion, 2024
(2)- Alain, « Propos sur le bonheur », Gallimard, 1928