Ne me parlez plus jamais du « Devoir de Mémoire »!

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Si vous croyez encore que la photo est un art mineur, je vous conseille d’aller faire un tour actuellement au Petit Palais à Paris pour jeter un œil sur la sélection de 100 photos de Pierre et Alexandra Boulat, père et fille. Si Pierre a surtout photographié le Paris mondain des Trente glorieuses, Alexandra a parcouru les drames de ce monde durant les vingt dernières années avant une disparition précoce en 2007 en plein conflit Israélo-Palestinien.

Vukovar ravagé, Nov 91

 En tant que photo-journaliste, Alexandra a approché de très près tous les conflits modernes dans lesquels l’occident est directement impliqué. Au Kosovo elle a vu la barbarie à l’œuvre quand les Serbes ont pratiqué le nettoyage ethnique ; elle a assisté à l’agonie de Sarajevo. A Gaza elle a été le témoin du martyr du peuple palestinien sous le joug de la brutalité Israélienne. Elle photographia les décombres du tristement célèbre camp de réfugiés de Jénine après un bombardement israélien particulièrement meurtrier. Elle fut en Irak pour immortaliser Bagdad ensanglanté après l’attaque américaine et tout au long de cette guerre sans nom elle nous laisse des images d’épouvante. Puis elle fut présente en Afghanistan pour découvrir les « bavures » d’une guerre aveugle entre deux ennemis invisibles : d’un coté les Talibans dilués dans la population et de l’autre les drones télécommandés à distance depuis le désert du Nevada, comme dans un jeu vidéo.

Je ne vous parlerai pas de la beauté, de l’humanité, de la sensibilité mais aussi de la dureté de ces images. Allez au Petit Palais ou cliquez ici pour avoir un petit aperçu…

 Mais cette exposition m’a amené à d’autres réflexions. Nous avons tous été abreuvé par deux slogans auxquels nous avons cru sincèrement : tout d’abord le « Plus jamais çà », après les atrocités nazies et, quelques années plus tard, cette ritournelle reprise en boucle par les media et les politiques, le « devoir de mémoire ». Mais après le Kosovo, la Palestine, l’Irak et l’Afghanistan, qui osera encore nous parler de devoir de mémoire ? Cette phrase, pleine de promesses,  est devenue inconvenante. A quoi sert cette mémoire des atrocités du passé si dans le même temps nous fermons les yeux, nous cautionnons ou nous prenons une part active à d’autres atrocités, aujourd’hui ? Jusqu’où peut aller l’hypocrisie de notre époque ?

Ces quatre conflits que je mentionne et qui furent « couverts » par Alexandra Bourlat, sont ceux qui nous concernent directement car ils impliquent l’Occident. Nous avons été lâches au Kosovo et avons assisté sans rien faire à un massacre que l’on nous servait le soir en direct à la télévision, en même temps que la soupe ! Nous continuons d’être lâches en Palestine en laissant Israël semer la terreur et étouffer tout un peuple en le privant d’avenir. C’est l’occident qui est allé porter le fer en Irak dont les conséquences ont généré des centaines de milliers de morts et une souffrance du peuple très supérieure à celle infligée par le cruel Saddam Hussein, sans compter les tortures, les sévices et les humiliations perpétrées par l’armée américaine. L’occident pleurent ses 4700 morts en Irak mais ne verse pas une larme sur le million de morts irakiens, selon une estimation britannique.

un enfant victime de la guerre en Afghanistan

 Et voilà que maintenant nous mettons l’Afghanistan à feu et à sang avec plus de 100.000 soldats, sans compter les agences privées de sécurité, pour, soi-disant, pourchasser une poignée de terroristes ! Et l’on se prépare déjà à envahir le Yémen puis l’on rêve de porter le glaive en Iran. Si cela se réalisait, l’Iran pourrait être le cimetière des illusions de puissance occidentale.

Depuis le début de l’humanité, la violence s’est accumulée en strates dans notre cerveau et sans cesse nous rejouons les mêmes drames, inlassablement, comme un destin implacable. La violence ne s’oublie pas, c’est pourquoi elle nous est si familière, comme une amie que l’on aime bien revoir, une sorte de fée maléfique qui nous hypnotise et dont on ne peut se défaire. Ainsi le « devoir de mémoire » est un poison qui nourrit la vengeance. Il est un alibi pour absoudre nos crimes d’aujourd’hui, mais il ne répare pas le passé. Le devoir de mémoire est un moyen trop facile pour se déresponsabiliser du présent. Pendant que nous ressassons le passé auquel nous ne pouvons plus rien, nous faisons semblant de ne pas voir ce qui se passe aujourd’hui autour de nous, sous nos yeux, et dont nous sommes les complices…

 

Citation du Jour:

 » Partout où j’ai trouvé du vivant, j’ai trouvé de la volonté de puissance« – NIETZSCHE

3 comments

  1. Bonjour,

    Merci pour votre article des plus intéressant.

    A la question « Jusqu’où peut aller l’hypocrisie de notre époque ? », je demande « N’est elle pas ancrée en nous depuis la nuit des temps? ». Quelles images nous aurait laissé Alexandra si elle avait eu la possibilité de photographier, il y a 500, 2000, 4000 ans?

    J’ai le sentiment que si le passé s’effaçait de lui même dans nos esprits, l’histoire se répéterait tout comme aujourd’hui, à la seule différence que l’on utiliserait d’autres prétextes! Le moteur de tous ces maux ne se résume t’il pas à ces quelques lettres: « PROFIT »?

    Sans rapport avec la vengeance et plus sournoise que les guerres, l’injustice sociale s’étend aujourd’hui au dela des continents. L’Empire occidental capitaliste s’impose au reste du monde.

    [Nous savons qu’il est possible de partager les resources afin que le monde entier se nourrisse, mais nous préférons engraisser du bétail avec de précieuses céréales que nous mettons également dans nos moteurs! Nous nous approprions des savoir ancestraux pour faire des médicaments que nous refusons ensuite aux plus démunis de ce monde. Par notre refus de partager et notre méga-consommation, nous asservissons des peuples entiers en leurs imposant la déforestation, la mono-culture, etc. Pour faire bref…]

    Le partage équitable, étant l’assurance pour chacun de ne pas être laissé-pour-compte, l’homme n’est-il pas simplement, avec « son intelligence », l’être le plus stupide que la terre ait engendré…

    Finalement, l’homme n’est pas si différent qu’une plante qui se bat pour une place au soleil ou qu’un animal qui défend son territoire?… Dans ce cas, l’intelligence n’est-elle pas juste un artifice inutile qui ajoute à l’instinct de survie celui du profit? Avec ou sans mémoire 😉

  2. Oui, je suis d’accord avec vous, la violence n’a pas besoin de mémoire pour sans cesse revenir au coeur de l’homme. Les sociétés se sont construites par la violence comme s’il s’agissait d’un instinct enfoui dans notre cerveau le plus ancien.
    Mais l’animal n’est violent que pour survivre et encore il s’attaque plus volontiers aux autres espèces qu’à la sienne. La violence de l’homme est plus souvent gratuite, inutile sauf pour asseoir son instinct de domination sur l’univers. je crois qu’il y une méchnaceté gratuite chez l’homme que l’on ne trouve pas souvent chez les animaux.
    Je m’arrête là pour ne pas devenir misanthrope !…

  3. Commentaire de Jean Ballet envoyé par e-mail le 21 Novembre 2010

    « Une fois de plus, ta chronique est passionnante et stimulante ! La violence est pour moi un sujet de réflexion permanent. Ce matin encore, j’écoutais une émission sur France Culture et j’ai pleinement souscrit à ceci : l’erreur commise par les occidentaux contemporains est d’attribuer la violence à l’action de la société sur l’individu alors qu’elle est constitutive de l’homme. D’ou l’illusion qu’en changeant la société on résoudra le problème. Avec Staline çà a donné 130 millions d’hommes « améliorés » …
    J’ai aussi lu l’intégrale de René Girard : » De la violence à la divinité « – Bibl. Grasset. Long mais très intéressant. Je viens de terminer la lecture du Coran : édifiante. Cela me conforte dans la conviction que l’Islam (et pas seulement l’islamisme) représente pour le monde civilisé une menace majeure d’une ampleur au moins égale à celle du soviétisme. Je ne m’étais pas trompé pour l’URSS dont je n’ai jamais été le « petit camarade », contrairement à beaucoup de français. Souhaites donc que cette fois-ci je fasse erreur ! »

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