1046 – LA SERVITUDE NUMÉRIQUE

Nous savons tous combien Internet a pris une place démesurée dans nos vies, de façon progressive et insidieuse. Nous sommes aujourd’hui prisonniers d’un système fermé dans lequel les géants du numérique rivalisent pour capter notre attention et « nous distraire de la distraction par la distraction » pour reprendre les mots de l’écrivain T.S. Eliot en d’autres temps…

 « La société numérique ressemble à un peuple de drogués hypnotisés par l’écran ». Cette formule résume à elle seule le réquisitoire sévère du spécialiste des médias Bruno Patino dans son livre intitulé « La civilisation du poisson rouge », et dont je vous recommande vivement la lecture revigorante. Il poursuit : « Nous sommes devenus des poissons rouges, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au manège de nos alertes et de nos messages instantanés ».

Le projet était pourtant magnifique et prometteur : rendre disponible une information de qualité à la planète entière, sans barrière financière, et contribuer ainsi à la diversité des idées et à l’essor démocratique.

Les humains ont peur de la liberté

Dans la notion de liberté, nous chérissons le mot plus que le concept. Nous l’inscrivons dans notre prose, dans nos plus beaux poèmes et même dans nos hymnes nationaux. La liberté fait partie des vieux rêves de l’humanité, mais il semble que nous soyons incapables de le vivre dans le réel.

Nous avons plus de dispositions pour l’esclavage et la soumission que pour la liberté qui nous semble un territoire interdit d’accès, comme s’il y avait une impossibilité ontologique, une sorte de pesanteur qui nous afflige. La liberté, tout compte fait, ne serait qu’une illusion de plus qui habite notre cerveau, au même rang que la lucidité et l’objectivité, que nous apercevons parfois, sans parvenir à l’appréhender. (Relire à ce propos la Chronique-Libre n° 1033 « Peut-on être objectifs ? ».

Nous devenons volontiers le serviteur d’un chef, d’un maitre à penser, d’une idéologie, d’une philosophie, d’une culture et d’une somme d’apriori et de pensées toutes-faites qui nous entravent. Même celui qui se prétend « libre penseur » est souvent l’esclave de ses croyances et de ses certitudes…

Nous sommes parfois soumis à quantité d‘autres servitudes qui nous ligotent de façon plus ou moins consciente. Les joueurs assidus des casinos, les buveurs excessifs d’alcool, les consommateurs de drogues, la multitude des obsessionnels, les obsédés des réseaux sociaux, et même les accros du travail, sans compter quantité de petits vices dont nous ne voulons pas, ou ne pouvons pas, nous libérer…

Donner la parole au peuple

C’est dire si nous étions préparés et réceptifs à la nouvelle servitude volontaire qui se préparait ! Il est étrange de constater que c’est souvent sous le doux nom de liberté que nous abordons nos prisons les plus hermétiques ! L’utopie, partagée par les pionniers de la Silicon Valley, était que la technologie est intrinsèquement bonne car elle permet à la liberté de se déployer.

Lors d’un entretien, Mark Zuckerberg, le fondateur et patron de Facebook, livra le cheminement de son utopie personnelle : « Notre travail n’est pas d’avoir des gens, chez Facebook, qui décident de ce qui est vrai ou de ce qui ne l’est pas, c’est de donner aux gens un moyen d’expression » (giving people a voice). Effectivement, avec Internet et les réseaux sociaux s’ouvraient une nouvelle ère de liberté d’information et de communication, mais rien ne s’est passé comme prévu !

Marck Zuckerberg poursuit avec la contrition suivante : « Je pense qu’il est juste de dire que nous fûmes trop idéalistes, et seulement soucieux du bien qu’il y a à connecter les gens entre eux et à leur donner une capacité d’expression…Nous n’avons sans doute pas fait assez attention aux aspects négatifs… ». On peut légitimement s’interroger sur la tendance humaine à abuser de toutes ses découvertes et de tous les bienfaits à sa disposition, jusqu’à l’asservissement.

Le « dark design »

Il n’est pas exagéré de dire que nos illusions de nouvel espace de liberté ont été trahies, pas seulement par les utilisateurs que nous sommes, mais par les maitres-d ’œuvre de la Silicon-Valley eux-mêmes, qui ont piraté notre cerveau (Brain Hacking). L’espérance démocratique s’est transformée en cauchemar.

Il est possible que Dieu ait un jour regretté d’avoir créé le monde. Mais, Tim Berners-Lee, le père d’Internet, livre ses états d’âme : « Nous savons désormais que le Web a échoué. Il devait servir l’humanité, c’est raté. La centralisation accrue du Web a fini par produire un phénomène émergent d’une grande ampleur qui attaque l’humanité entière ».

D’autres s’alarment et montrent du doigt les coupables. Ainsi, Sean Parker, un ancien dirigeant de Facebook, déclara publiquement : « Dieu seul sait ce que nous sommes en train de faire avec le cerveau de nos enfants » et révéla que le réseau social profite des faiblesses psychologiques des plus jeunes.

De son côté, un ancien de Google écrit : « Le véritable objectif des géants de la tech est de rendre les gens dépendants, en profitant de leur vulnérabilité psychologique ».

La formule initiale du Web était fondée sur la liberté et sur l’égalité engendrées par le pouvoir égalisateur de la connexion. Aujourd’hui, l’égalité parfaite a engendré une asymétrie inédite. Comme l’explique Berners-Lee, « personne n’a rien volé, mais il y a eu captation et accumulation. Facebook, Google, Amazon, avec quelques agences, sont capables de contrôler, manipuler et espionner comme nul autre auparavant ». La surveillance de nos vies est l’extension naturelle de la publicité ciblée. C’est ainsi que Google et Facebook absorbent entre 75 et 80% de toute nouvelle publicité !

Le capitalisme industriel s’est développé grâce à l’appropriation de la nature et l’extraction des matières premières de la planète, jusqu’à en menacer l’équilibre. Nous vivons désormais avec le capitalisme numérique qui s’approprie nos vies ainsi que nos données identitaires et comportementales.

Le poisson rouge

Nous voilà donc de nouveau prisonnier ! Ainsi, sommes-nous dans les mailles du filet ou, comme le poisson rouge, qui tourne dans son bocal transparent et qui serait incapable de fixer son attention au-delà de 8 secondes !

Il a fallu aux entreprises numériques gagner du temps sur le temps dévolu à d’autres activités, en nous bombardant de sollicitations. Nous sommes devenus des nomades numériques qui surfent sans cesse d’une sollicitation à l’autre. Le défi, pour le capitalisme numérique, consiste à capter notre attention plus longtemps qu’un poisson rouge ! Il s’agit de grapiller des secondes sur notre disponibilité cérébrale…

YouTube se bat contre notre impatience pour que ses vidéos soient vues plus de 3 secondes pour aller au moins jusqu’à 10 secondes. 30% des utilisateurs d’une vidéo Facebook n’attendent pas la quatrième seconde pour la quitter !

De son côté, Spotify fait tout pour que ses titres soient écoutés au moins 11 secondes, car sa rémunération commence à partir de là. Il faut accrocher l’auditeur de façon instantanée. Netflix n’est pas en reste en créant une dépendance à ses épisodes, grâce au subterfuge des rebondissements permanents tels des hameçons dont on ne parvient plus à se dégager. Peu-importe si l’intrigue manque de cohérence, l’important est de ferrer le poisson !

Une nouvelle fois, je ne peux m’empêcher de rapprocher notre époque de celle décrite, de façon prophétique, par Aldous Huxley dans son célébrissime « Le meilleur des mondes » qui annonce une civilisation séduite et gavée d’un torrent de contenus, rendue esclave et comme somnambule par le plaisir qu’elle s’inflige. L’information disponible est noyée dans un flot d’absurdités et la servitude aux divertissements s’est transformée en addiction. (Relisez la chronique-libre n° 1031, intitulée « Le meilleur des mondes ».

C’est dire s’il est important d’éduquer nos enfants et de s’éduquer soi-même pour nous protéger de cette addiction qui ressemble fort à un esclavage. Internet est le plus beau des outils, il faut apprendre à s’en servir pour en rester le maitre. Le capitalisme numérique est sans doute encore plus dangereux et plus polluant que le capitalisme industriel. Pour survivre, l’humanité devra vite se prémunir des dérives de l’un comme de l’autre…

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