Est-ce la fin de l’Occident ? Cette question est peut-être iconoclaste, mais elle est posée par de nombreux observateurs d’ici ou d’ailleurs, qui regardent l’Histoire avec le temps long et le recul nécessaire. Avant d’y répondre, tentons de comprendre comment les civilisations périclitent.
Il n’est jamais facile de jouer les Cassandres, car personne n’aime les prophètes de malheur. Nous sommes nombreux à ne pas vouloir envisager le déclin de notre civilisation, prédiction alarmiste jugée excessive par tous ceux qui foncent tête baissée vers un futur qu’ils imaginent meilleur.
Seuls ceux qui n’attendent aucune fleur, ni aucune gratitude, peuvent se risquer à regarder la réalité en face, aussi dure soit-elle. Non seulement les Cassandres ne sont pas écoutées, mais elles sont bannies de la cité. Dans les temps modernes, on dirait que ce sont des complotistes, des défaitistes, des ennemies de la République…
Les sociétés en déclin ont en commun, avec les individus qui suivent une mauvaise pente, qu’ils sont les uns et les autres dans le déni et qu’ils partagent le même aveuglement. Nombreux sont ceux qui refusent obstinément d’ouvrir les yeux et d’envisager le moindre ressac sur une mer qu’ils veulent voir uniformément calme.
Il faut avoir longtemps vécu pour être capable de mesurer le déclin et apprécier les changements dans le temps long. Un enfant, pour lequel tout est neuf, n’a pas le sens de l’Histoire. Il est tout entier tourné vers l’avenir, vers son avenir, à partir d’un état présent qui, pour lui, constitue une normalité intangible.
Causes et corrélations
Le déclin est soumis à de multiples causes qui s’accumulent et, pour ainsi dire, se potentialisent. Aucune société humaine n’est parfaite, chacune possède ses fragilités et est soumise à des stress et des défis permanents. Une société devient vulnérable dès lors que divers facteurs négatifs se conjuguent pour l’ébranler. Il peut s’agir d’évènements négatifs extérieurs, mais souvent, le déclin est provoqué par des causes internes, une sorte d’autodestruction par manque de pulsion de vie. (Relire Chronique N°981 « Autodestructions »). Et aussi, sur le même sujet, les chroniques N°792 et N°899.
Ensuite, il suffit souvent d’un évènement imprévu, même parfois minime, pour abattre l’édifice fragilisé, comme un vieillard peut trébucher sur une simple aspérité du sol. Les anglo-saxons dénomment tipping point ce point de bascule à partir duquel plus rien n’est comme avant, où la société ou l’individu sombre soudain, pouvant laisser croire que c’est cet évènement unique qui est la cause principale de l’effondrement.
On peut faire le parallélisme avec l’étude de l’évolution des espèces. Se fit-elle progressivement et insensiblement ou bien se fit-elle par saut quantique, par brusque bouleversement ? D’un côté, Charles Darwin pour qui les espèces ont subi, au fil du temps, de multiples petites modifications qui, en s’accumulant, peuvent avoir modifié profondément les caractères d’origine permettant ainsi de s’adapter aux changements de l’environnement. Ce processus permettait une sélection biologique naturelle, en fonction des contingences extérieures, comme peuvent le faire les sociétés humaines au niveau de leur comportement.
De son côté, au siècle suivant, l’américain Sewall Wright montre que le mécanisme de l’évolution s’effectue selon des modifications brusques au cours desquelles les espèces mal adaptées peuvent disparaitre. Il est possible que Darwin et Wright aient tous les deux raison et ce processus d’évolution ressemble un peu aux sociétés humaines qui se modifient insensiblement et, parfois, subissent des changements brutaux qui peuvent être mortels.
Ce qui est intéressant dans la pensée de Wright, c’est qu’il orienta sa carrière dans la mise en évidence de la différence entre la véritable causalité et la simple corrélation. Il montre que la pure causalité est une fiction et qu’il vaudrait mieux parler de faisceaux de corrélations. (Lire le livre de Judea Pearl « The book of why, the new science of cause and effect”).
Nous sommes ici au cœur de notre sujet qui tente de déterminer les causes et les corrélations qui ont précédé la chute des civilisations. Le « path diagram », mis au point par Wright, relie l’ensemble des variables à une liste de causes potentielles qui nous serait bien utile pour déterminer le poids relatif des multiples éléments qui ont précipité le déclin et la chute des civilisations disparues…
Avec ces données à l’esprit nous pouvons réfléchir sur quelques civilisations disparues et sur les causes qui les ont fait disparaitre, étant donné qu’aucune société humaine n’a souhaité consciemment son effondrement.
Nous devons garder à l’esprit qu’il existe des causes cachées, profondes et insidieuses qui préparent l’effondrement final souvent attribué, à tort, à une cause apparente et brutale. La chute de Rome peut-elle être attribuée au sac de la ville par le Wisigoth Alaric en 410 ? La fin de l’âge d’or de l’Islam peut-il avoir été provoqué par la destruction de Bagdad en 1258 ? L’assassinat de l’Archiduc d’Autriche à Sarajevo, le 28 Juin 1914, précipita-t-il La chute de l’Empire Ottoman ? Ou bien existe-t-il de multiples causes qui ont préparé la chute finale ?…
On peut comparer aussi les maladies humaines à celles des civilisations, elles sont multifactorielles. Il serait simpliste de croire que la cause de la grippe, par exemple, est un virus influenza, elle est aussi le résultat d’interactions entre divers paramètres, biologiques, nutritionnels, immunitaires, etc… qui fragilisent l’organisme et le rende vulnérable au virus.
La chute de l’Empire romain
L’exemple de l’Empire romain est celui que nous avons tous à l’esprit car il nous concerne directement, au point qu’il hante notre inconscient collectif, à une époque où l’Occident doute de son avenir.
Ce n’est donc pas un hasard si de très nombreux historiens ont tenté, à différentes époques, de démêler les fils d’un écheveau complexe, de comprendre les multiples interactions qui facilitèrent le déclin et précipitèrent la chute, afin d’en tirer des leçons pour les civilisations suivantes.
Le sujet fut abondamment traité par les historiens anglais à une époque où il pouvait préfigurer la fin de l’Empire Britannique. On dénombre 210 théories, plus ou moins contradictoires, sur les multiples causes possibles, qui furent écrites au cours des siècles.
Dès le Vème siècle, l’historien romain Végèce voyait dans le déclin de l’Empire romain la conséquence d’une « barbarisation » provoquée par l’afflux de populations du Nord. Montesquieu en 1734, dans son célèbre ouvrage, « Considérations sur les causes de la grandeur des romains et de leur décadence », releva 19 facteurs de décadence.
Il influença beaucoup Edward Gibbon qui publia, à la fin du XVIIIème siècle « Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain » dans lequel l’auteur affirme que « la conversion de Constantin précipita la chute de l’empire ». Selon Gibbon, le Christianisme a stimulé l’insubordination des convertis persécutés qui finirent par lutter contre le pouvoir central. Ce thème fut repris par Ernest Renan qui voyait Jésus comme « destructeur » de l’empire romain. Ajoutant à cela les richesses économiques dirigées vers l’Église.
Gibbon insiste aussi sur l’afflux des peuples périphériques qui faisait perdre aux Romains d’origine le contrôle sur l’économie et la discipline. « Avaient été élevés sur le trône de Rome un Syrien, un Goth, un Arabe, et les avaient investis du pouvoir de gouverner despotiquement les conquêtes et la patrie des Scipions ».
En 1923 J.B.Bury publie « l’Histoire de l’Empire romain tardif » dans lequel il admet l’influence néfaste des barbares, en grand nombre dans l’armée, mais en insistant sur le déclin économique, l’expansion des peuples germaniques, la dépopulation de l’Italie, la perte de la vertu martiale, la trahison de stilicon, et la déchéance morale… « La chute graduelle de la puissance romaine fut la conséquence d’une série d’évènements aléatoires. Des causes générales ne peuvent la rendre inévitable ».
Peter Heather publie, en 2005, une théorie différente dans « La chute de l’Empire romain ». Selon lui, Rome s’est épuisé dans sa lutte contre l’Empire perse des Sassanides en consacrant 25% des forces de l’armée romaine tandis que les Empereurs orientaux y consacraient 40% de leurs forces. Il insiste aussi sur la perte du pouvoir central au profit de pouvoirs locaux contestataires et centrifuges. Au IVème siècle, les invasions germaniques, les Huns, l’occupation de l’Afrique du Nord par les Vandales et Stilicon ont conduit à la chute finale.
L’historien Arnold Toynbee avance l’idée que l’Empire reposait sur le butin des territoires conquis. Par voie de conséquence, la fin des conquêtes contenait en germe le déclin de l’ensemble. D’un autre côté, les dépenses militaires et le faste des empereurs érodaient les moyens financiers. Au Vème siècle le système financier marche mal avec des dépenses croissantes et une imposition qui décourage les petits propriétaires terriens. La perte de puissance va souvent de pair avec des désordres économiques et financiers, comme l’Europe peut en faire l’expérience de nos jours…
Plus récemment, Kyle Harper met en avant des causes plus dans l’air du temps, à commencer par des dérèglements climatiques et des épidémies meurtrières. En 535, alors que l’Empire d’Orient tentait une reconquête de l’Empire d’Occident, survint un cataclysme inattendu, sous forme d’un immense nuage sombre qui cacha le soleil pendant plus d’un an ! Par ailleurs, une série de pestes buboniques sévit à différentes périodes de l’Empire et décima la population.
La chute de l’Empire Ottoman
Il n’est pas plus facile de démêler les fils qui ont conduit au déclin puis à la disparition de l’Empire Ottoman dont on peut situer la fin officielle au 17 novembre 1922 quand le dernier calife part en exil à Malte sous escorte britannique.
Mais le déclin remonte à loin, car l’affaiblissement de l’Empire Ottoman fut très progressif, par étapes successives : assassinat du sultan en 1622, échec du siège de Vienne en 1683, puis une succession de traités qui fragilisent ses fondements.
Viennent ensuite les expéditions militaires de Napoléon Bonaparte en Syrie et en Égypte. Puis, une série de luttes internes avec la déposition du sultan, suivies de l’ère des Janissaires qui s’opposèrent aux réformes nécessaires.
Ce n’est qu’à partir de 1839 que survint la période des réformes plus libérales, influencées par l’Europe avec même des tentatives de laïcisation de la société, ce qui suscita des oppositions de la part des autorités religieuses. En 1876, le sultan instaura même une véritable monarchie parlementaire.
Mais les pressions extérieures étaient également fortes avec des guerres et des crises successives en Crimée, au Liban, dans les Balkans et surtout une guerre désastreuse contre la Russie, débouchant en 1876 sur un traité humiliant pour la « Sublime Porte », (Nom donné au pouvoir du palais de Topkapi).
Ces revers conduisent le nouveau sultan (dénommé Sultan rouge) à abandonner les réformes et inaugurer un règne autoritaire de 33 ans. Mais il doit faire face à l’ingérence de plus en plus forte des puissances étrangères, à commencer par la Grande Bretagne qui occupe l’Égypte en 1882. Puis vint l’époque des nationalismes, en Crimée, où 200.000 Arméniens furent massacrés, en Crète perdue en 1897, en Albanie et en Macédoine où survinrent des révoltes jusqu’à la guerre des Balkans en 1912.
Pendant ce temps, le déficit budgétaire s’aggrave et l’État est trop endetté. Cette faiblesse est mise à profit par toutes les oppositions et tous les nationalismes pour s’opposer au despotisme du sultan. Dans la première décennie du XXème siècle, la situation économique et sociale se détériore graduellement avec des émeutes jusque dans les casernes où les soldes des soldats tardent à venir.
A partir de 1908 la situation devient révolutionnaire sous l’impulsion de l’organisation des « Jeunes Turcs ». Mais, profitant de la désorganisation de l’Empire, l’Autriche-Hongrie annexe la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie proclame son indépendance, la Crète se rattache au royaume de Grèce, l’Albanie se révolte et l’armée subit une lourde défaite contre les Italiens en Libye.
Après l’attentat de Sarajevo le 28 Juin, l’alliance germano turque se concrétise en Juillet 1914. Les dés sont jetés. Avant la fin de la même année, la Russie, le Royaume-Uni et la France déclarent la guerre à l’empire ottoman !
En 1915 et 1916, dans un mouvement de nationalisme désespéré, les Jeunes Turcs organisent le génocide des Arméniens dans lequel vont mourir 1,2 millions d’individus. En 1918 les Anglais occupent le Liban et la Syrie. La fin de l’Empire Ottoman accompagna la fin de la première guerre mondiale.
Le déclin de l’empire fut accompagné d’une série de défaites militaires depuis le XVIIIème siècle. On retiendra l’échec des réformes libérales au début du XXème face au poids des traditions religieuses qui privilégiaient le communautarisme au détriment des citoyens. Il a fallu trois siècles d’érosion pour mettre à terre un empire vieux de plus de 6 siècles qui tomba finalement sous le poids des ambitions occidentales au Moyen-Orient.
Après ce qui précède, on peut remarquer que les civilisations sont comme les individus, après l’âge d’or du rayonnement, après la vitalité de la jeunesse, survient l’âge mûr qui contient déjà les germes du déclin progressif, sous les assauts du temps et des nouvelles idées. Finalement, les catastrophes ne sont fatales que pour des structures déjà affaiblies…
Nous verrons, dans notre prochaine chronique, ce qu’il en est aujourd’hui de l’Occident contemporain…