670 – DOMESTIQUER LES HUMAINS

Posted on mai 29, 2017 par

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Tout gouvernement, toute Eglise, et tous ceux qui exercent le pouvoir, rêvent d’avoir des administrés, des citoyens ou des fidèles bien dociles qui suivent les consignes à la lettre. On peut se demander si, finalement, ce long processus de civilisation qui a forgé l’humanité d’aujourd’hui, n’est rien d’autre qu’une domestication ? Suivons-nous le même mécanisme qui a transformé le loup en chien ?

Depuis longtemps, les généticiens de l’évolution s’interrogent sur le processus qui a conduit à la domestication du loup, c’est-à-dire la transformation d’un animal sauvage qui vit en horde, et qui a peur de l’homme, en un animal de compagnie d’une extrême docilité qui saute de joie à la vue de son maître. Cette transformation s’est effectuée il y quelques milliers d’années et il est vraisemblable que l’homme y a joué un grand rôle. Autrement dit, les choses ne se sont pas faites toutes seules !

Le renard sauvage de Sibérie

Ludmila Trut

 Une équipe de spécialistes de l’évolution, à l’université de Novossibirsk, dirigée par Ludmila Trut, a conduit une expérience qui s’est déroulée sur plusieurs décennies. Il s’est agi tout d’abord de sélectionner, année après année, des couples de renards sauvages les moins agressifs et qui semblaient les plus faciles à apprivoiser.

A la sixième génération, certains petits semblaient plus familiers, moins peureux, et ils remuaient la queue en signe de reconnaissance lorsque Ludmila Trut approchaient d’eux.

A chaque génération, il parut évident qu’un nombre de plus en plus élevé de jeunes renardeaux montraient des signes manifestes d’apprivoisement. Ils venaient lécher les mains, poussaient des petits cris de contentement.

A la dixième génération un grand nombre de renardeaux naissaient avec les caractéristiques identiques à celles rencontrées chez les autres animaux domestiques : une allure plus juvénile, leur queue ébouriffée et surtout un niveau beaucoup plus bas d’hormones de stress.

Un processus génétique

Les chercheurs ont alors prélevé un embryon chez des femelles apprivoisées pour l’implanter dans l’utérus de femelles sauvages. Quelques semaines après la naissance, les renardeaux avaient toutes les caractéristiques d’animaux domestiques.

L’expérience inverse fut réalisée, et les petits nés d’une femelle apprivoisée avaient les caractéristiques des renards sauvages, peureux et agressifs ! Ainsi était apportée la preuve que le processus de domestication, accompagné d’importants changements de comportement, incluait une modification génétique et héréditaire !…

La quatorzième génération

Au fil des générations, les animaux furent non seulement apprivoisés, mais ils montraient aussi tous les signes de la domestication. Ils étaient de plus en plus amicaux et même affectueux avec leur maître. Ils le suivaient du regard, attendaient son retour en jappant et lui léchaient les mains. Toutes ces attitudes étaient semblables à celles du plus fidèle et du plus affectueux des chiens. Certains étaient même capables d’aboyer !…

Plus récemment il a été démontré que la domestication, aussi bien chez le chien que chez le renard, s’accompagne d’une modification génétique au niveau d’une portion du chromosome 12. Autrement dit, le comportement est associé à une signature au niveau des gènes. La culture modifie le génome !

On peut aussi de demander si le renard n’apprivoise pas aussi le Petit Prince !

De la civilisation à la soumission

 Il est bien sûr tentant de réfléchir un instant sur la longue évolution de l’humanité, sortie de l’état de nature pour évoluer vers un état de culture. Vivre dans les sociétés organisées du 21ème siècle suppose d’avoir surmonté nos peurs de l’autre, d’être capables de le respecter, de s’arrêter aux feux rouges, de faire la queue en souriant et d’être aimables avec tout le monde.

Aller à l’école, c’est participer au processus de domestication assez identique à celui suivi par les renards de Sibérie. Passer des examens, c’est sélectionner les plus apprivoisés, c’est-à-dire les plus aptes pour entrer dans « le système » et s’y conformer. Cette sélection paraît assez semblable à celle opérée par Ludmila Trut avec ses renards en choisissant, à chaque génération, les moins sauvages…

Au fil des générations d’humains, les plus asociaux, les plus rebelles et les plus agressifs sont mis en marge de la société. Les autres sont assagis, civilisés, policés, embourgeoisés, et ils le portent désormais dans leurs gènes sur le chromosome12. On peut sans doute dire que cette « domestication » a rendu possible la démocratie. Sinon, cela demeurerait la loi du plus fort. Comme le relève Alain Cotta dans son livre intitulé La domestication de l’humain : « les être humains ne seront-ils pas satisfaits d’une domestication de plus en plus stricte, génératrice d’un ordre social assurant la sécurité individuelle et collective ? »

La soumission au chef

En effet, le danger de cette domestication, c’est qu’elle porte en elle le germe de la soumission au chef, au gouvernement, à l’Etat, et éventuellement à la dictature. Nous abandonnons notre liberté pour plus d’égalité et de sécurité. Rien n’est parfait…

Cela me rappelle une fable bien connue :

… Chemin faisant il vit le col du chien, pelé.

« Qu’est-ce là  ? lui dit-il.  Rien.  Quoi ? rien ? Peu de chose.

Mais encor ?  Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas

 Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu’importe ?

 Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor. … »

                                            Jean de la Fontaine (Le chien et le loup)