561 – L’EUROPE, OU LA FAIBLESSE DES LÂCHES

Posted on avril 20, 2015 par

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L’Europe fut le grand rêve de notre jeunesse et nous sommes affligés de constater ce qu’elle est devenue, un corps difforme, vieilli avant l’âge. Je me pemets de reproduire intégralement le texte que nous écrivions le 18 Avril 1994, il y a exactement 20 ans. Selon nous, l’Europe portait déjà en germe son propre néant :

« En un demi-siècle, l’Europe est passée de l’impérialisme triomphant et dominateur au renoncement lâche. À force d’effacement et de discrétion l’Europe devient inconsistante et molle ; à force de douter d’elle-même et de se culpabiliser de son passé, elle perd son âme avec le diable ; à force de ressasser ses vieilles rancoeurs elle est entrée en phase dépressive.

Depuis 30 ans pourtant on nous fait miroiter la construction européenne, le renouveau de la vieille Europe. Nous rêvions d’une grande puissance forte et généreuse, fière et rayonnante et on nous a servi une succession de discussions de marchands, de querelles de boutiquiers. Nous rêvions de l’Europe et on nous a conduit au marché aux voleurs ou les fripiers se disputent comme des chiffonniers. Nous rêvions de projets ambitieux pour mobiliser nos jeunes énergies mais on nous a proposé la trompeuse facilité d’une démagogie racoleuse. De renoncements en renoncements, l’Europe ne fut bientôt plus qu’un bric-à-brac de supermarchés où l’on flatte le client pour qu’il ouvre son bec, de bien-être et de béatitude.

Mais facilité rime avec lâcheté… A force de refuser l’effort, la démagogie conduit à la paresse et à la mollesse. Or, c’est souvent dans la mollesse et la bassesse que finissent les peuples quand ils préfèrent les valeurs basses aux valeurs hautes, quand ils privilégient le confort du ventre à celui de l’âme. 

 

Le puzzle Yougoslave

Le puzzle Yougoslave

C’est dans ce contexte que survint le drame yougoslave, qu’éclata ce pays qui vit le jour au traité de Versailles et rassembla sous son manteau d’Arlequin une mosaïque ethnique, religieuse et culturelle. La domination communiste servit de ciment, de gré ou de force, sous la tutelle autoritaire et toute-puissante du maréchal Tito. L’effritement, puis la désagrégation du ciment communiste laissa chaque morceau de la mosaïque se désolidariser de l’ensemble. Ainsi les vieux démons se réveillèrent et, en particulier, celui du nationalisme serbe, totalitaire et dominateur. Les Croates et les Bosniaques refusèrent le joug mais n’avaient guère les moyens de combattre face à la puissance serbe. Très vite la Serbie, sous la conduite de Milosevic fit voir son visage barbare et pratiqua à visage découvert une horrible épuration ethnique qui aurait dû rappeler quelques souvenirs à ses voisins. Pendant deux ans ce ne fut que massacres, conquêtes, viols, rapines et tueries que l’on nous servait le soir à la télévision comme une distraction entre deux jeux télévisés. Ce fut un feuilleton horrible et lamentable qui permit aux bons apôtres qui cherchent toujours à faire parler d’eux, d’aller passer Noël à Sarajevo, sans oublier bien sûr le cameraman de service. 

Mais l’Europe ne bougea pas, paralysée et frileuse, incapable de faire entendre sa voix. Un de ses membres pourrissait de gangrène mais elle n’eut pas le courage de l’intervention chirurgicale, elle eut peur du bistouri salvateur. On savait depuis longtemps que l’Europe avait perdu son âme mais nous ne savions pas encore que le coeur était atteint ; ce fut donc pour ceux qui étaient encore lucides une prise de conscience douloureuse. Mais que faire contre la lâcheté ? On est sans prise contre le lâche précisément parce qu’il est lâche. La lâcheté, c’était de ne pas oser envoyer nos soldats pour ne point les exposer ; la lâcheté fut d’avoir perdu son honneur pour sauver quelques vies ; la lâcheté de l’opinion fut de ne pas souhaiter intervenir par peur ; la lâcheté des gouvernants fut de ne pas chercher à emporter l’adhésion de l’opinion ; la lâcheté des journalistes fut de ramener la barbarie au rang de faits divers, il est tellement plus confortable de condamner les horreurs nazies qui datent de plus de 50 ans que d’empêcher l’épuration ethnique qui se déroule aujourd’hui même à notre porte.

Sarajevo sous le joug Serbe

Sarajevo sous le joug Serbe

 L’Europe est comme ces vieux qui vieillissent mal parce qu’ils radotent et mâchonnent à longueur de journée leurs anciennes rancoeurs ; le fiel les rend méchants et laids mais surtout les empêche d’agir et de voir ce qui se passe autour d’eux. Ainsi au fil des mois nous avons tremblé pour Bukovar, nous avons souffert pour Sarajevo, nous nous sommes indignés pour Gorazdé, mais nous avons laissé faire. L’enfer est pavé de bonnes intentions, cela n’a jamais été si vrai, et c’est sans doute le diable en personne qui allait dire la messe de minuit à Sarajevo devant les caméras de télévision et qui mettait la chemise blanche du philosophe à la mode pour haranguer les intellectuels. Il a été sous tous les fronts le diable pendant cette période et en particulier dans les camions de l’aide humanitaire et des soldats de l’OTAN. Qui ose encore parler d’humanité dans ce carnage qui s’est déroulé sous nos yeux et que nous avons laissé faire ? Qui ose encore parler de soldats de la paix alors qu’ ils ont laissé faire la guerre qui se déroulait sous leurs yeux ? On nous demandait de l’aide et des munitions ? On apportait du lait en poudre et des prêchi-prêcha. On nous criait au secours désespérément et on envoyait des cartes postales.

L’histoire a parfois de curieux raccourcis : aujourd’hui, lundi 18 avril 1994, l’avocat général a réclamé la réclusion criminelle à perpétuité pour Paul Touvier, ancien milicien et collaborateur qui, il y a plus de 50 ans, fut un opérateur zélé de la politique d’épuration des nazis. La clameur des médias contre cet homme affaibli de plus de 80 ans, qui mérite plus le mépris que la vengeance, contraste étrangement devant le peu d’indignation vis-à-vis de l’armée serbe qui vient d’entrer à Gorazdé pour y poursuivre son oeuvre d’extermination raciale.

Nos donneurs de morale deviennent insupportables et méprisables. Au

à gauche: Radko Mladic à droite: Radovan Karadzic

à gauche: Radko Mladic
à droite: Radovan Karadzic

nom de quelle morale protègent-t-il les ultranationalistes serbes ? Quels sont donc les mérites secrets et cachés de Slobodan Milosevic, leader de Belgrade ou de Radovan Karadzic, chef des Serbes de Bosnie ? Qui jugera-t-on demain pour crime contre l’humanité ? Les lâches qui à Paris, à Londres ou ailleurs nous gouvernent et nous désinforment ? Le secrétaire général des Nations Unies, M. Boutros-Ghali, sera-t-il jugé dans cinquante ans, par nos enfants, comme aujourd’hui Paul Touvier ? Les soldats de l’OTAN et de l’ONU sont-ils moins complices que tous ceux qui ont aidé Hitler ou l’ont laissé faire? Milosevic est simplement moins puissant, il ne menace pas le confort de l’Europe occidentale, il ne revendique que la maîtrise des Balkans, mais il n’en est pas moins méprisable.

Les historiens retiendront peut-être que c’est à partir de cette suprême lâcheté que l’Europe s’est définitivement enfoncée dans le déclin. N’ayant plus la force de sa propre survie, chacun comprendra à l’extérieur de l’Europe qu’elle n’a plus le droit d’exister ».

Cette époque est aujourd’hui oubliée, mais subsiste le renoncement originel, le manque de vision et d’ambition, la dictature de la médiocrité, celle sui est à l’œuvre aujourd’hui dans toute l’Europe.

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