Nous sommes la cible d’une avalanche d’informations en provenance de la presse, des radios, des télévisions, des chaines d’information en continu, etc… Mais qui croire ? Le doute nous habite en permanence et, pour cette raison, les journalistes sont souvent devenus la cible de nos humeurs, à une époque où les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle jouent les trublions et créent un doute sur l’avenir du journalisme.
En déambulant dans une librairie, j’ai récemment été attiré par un petit livre au titre énigmatique : « Pour qui travaillent les journalistes ? » (1). Cette question a été posée à 23 journalistes qui avaient pour caractéristique d’avoir tous été lauréats du prix Albert Londres (1884-1932), le célèbre et mythique reporter qui, en son temps, réalisa des reportages retentissants sur des injustices particulièrement révoltantes.
La question peut paraitre déroutante et elle sortit de leur zone de confort les journalistes qui durent y répondre. Le résultat a donné naissance à un vaste et passionnant panorama qui soulève quantité d’interrogations et de réflexions fondamentales de la part de professionnels chevronnés. L’information est au cœur de nos sociétés modernes et sa manipulation n’a jamais été aussi facile et tentante, y compris dans nos démocraties libérales… (Relire la chronique 716 “Les Fake News”).
Albert Londres résume parfaitement son métier de reporter : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » (2). Tout est dit ! Cela sera le leitmotiv et le fil conducteur des journalistes d’investigation qui le garderont comme modèle, à chaque fois qu’ils auront à témoigner des points chauds qu’ils doivent couvrir à travers le vaste monde.
Les mal-aimés
Avec sa verve habituel, Hervé Brusini, président du prix Albert Londres, nous alerte sur la perte de confiance du public vis-à-vis des journalistes, en un pseudo pamphlet au vitriol : « Mais pour qui travaillez-vous à la fin, vous les pisseurs de copie, les marionnettistes de nos angoisses, les profiteurs de nos peurs, les serviteurs zélés du pouvoir, de tous les pouvoirs, économiques, politiques, vous qui confondez communication et information… ? Vous les journalistes truqueurs de vérité, malfrats de l’image. Vous les menteurs, les corrompus, les donneurs de leçon dépourvus de morale… Oui, répondez ! Pour qui travaillez-vous ? ».
Il faut dire que les journalistes nous ont souvent trompés en épousant les thèses et les discours des gouvernements. Il n’est pas toujours facile de déterminer s’ils ont menti ou truqué l’information de façon consciente ou par erreur. Nous avons encore tous en mémoire l’affirmation péremptoire du gouvernement américain qui affirmait détenir les preuves que le dirigeant irakien, Saddam Hussein, possédait « des armes de destruction massive », ce qui justifiait une intervention militaire. A ma connaissance aucun journaliste d’investigation n’a protesté contre cette affirmation totalement mensongère et ils ont tous repris en chœur le récit de la CIA ! Il n’est pas toujours facile de contredire l’oncle Sam …
Bien d’autres mensonges d’État, avalisés par les journalistes, ont émaillé l’Histoire récente. L’épisode du Covid nous a amplement démontré comment la peur, chez les citoyens, permet aux gouvernants d’asseoir un discours officiel et de censurer les voix discordantes. Les échecs ou les méfaits de la vaccination ont été soigneusement occultés. Comme en temps de guerre, le pouvoir médiatico-politique a caché le nombre de victimes. Même les rapports scientifiques critiques, parus depuis cette période, ne sont pas mentionnés par les media.(Relire chronique 956 « Les mensonges autour du Covid-19 »).
La guerre en Ukraine fait l’objet de semblables distorsions de l’information. L’ensemble des journalistes semblent travailler pour l’Ukraine, sans que jamais le point de vue Russe ne soit développé et analysé. Les journalistes s’interdisent eux-mêmes d’interviewer les militaires ou les politiciens russes. L’ensemble des media ont pris parti et toutes les informations qu’ils transmettent sont partisanes. Nous avons donc une vision tronquée de la réalité militaire et politique. Cela nous renvoie à cette citation célèbre de Rudyard Kipling : « La première victime d’une guerre, c’est la vérité ». Nous sommes donc les otages des médias qui façonnent nos opinions à leur guise… (Relire chronique 1001 « L’Ukraine, du sang et des larmes »).
Ces quelques exemples permettent de comprendre pourquoi les journalistes sont parfois malmenés et mal-aimés… Il faut dire que le métier n’est pas facile, sollicité par des injonctions diverses, et souvent contraire, en provenance de la rédaction, du propriétaire du media, des annonceurs de publicité et du public, au point que la vérité peut en pâtir…
L’idéologie
On ne peut pas demander à la presse d’être totalement neutre et de rapporter des faits bruts, sans émotion et sans commentaire. Chaque être humain possède ses points de vue et ses a priori. « Je ne crois pas au journalisme « objectif ». Derrière un article, une enquête, il y a une personne. Avec son vécu, son histoire… bref, un journaliste est toujours subjectif » affirme avec lucidité l’un d’entre eux, et je l’approuve.
Mais la tentation peut être grande de devenir un porte-parole au lieu d’être un porte-voix de ceux qui entourent le reporter. On travaille alors pour un camp, pour une idéologie, tentation ultime. En effet, « ce sont les liens idéologiques qui entravent les journalistes et qui ouvrent la grande porte aux infox. En ayant renoncé à la vérité, on accepte la vérité alternative qui rejette toute confrontation avec le réel ».
Nous voulons bien faire confiance au reporter sur le terrain, qui décrit ce qu’il voit, mais il doit conserver un minimum de neutralité et de réserve. Le danger, c’est l’excès d’interprétation, le parti-pris, le trop-plein d’émotions. Cette attitude n’empêche pas de dénoncer l’injustice, mais à condition de rapporter les points de vue des uns et des autres. Il est facile de lancer des oukases et de participer à une chasse aux sorcières, mais il conviendrait de leur laisser la parole et de les écouter, avant de les brûler.
Audience, qualité, vérité, censure !
Le journalisme est soumis à toutes sortes de pressions, son public bien sûr, et aussi sa rédaction. Il doit plaire aux deux, ce qui peut être parfois contradictoire. Le public veut de l’émotion, du suspens, et il veut retrouver la confirmation de ses propres idées. Les responsables de la rédaction, de leurs côtés, veulent la plus large audience. Disons-le clairement, un discours posé, rationnel, objectif et réfléchi ne plait ni à l’un, ni à l’autre !
Il arrive ainsi souvent que pour plaire aux deux, il faut du pathos, du sang et des larmes, des titres chocs. Tout ce qui soulève les émotions, le stress ou la polémique plait au peuple et boost l’audience. Il faudrait une affaire Dreyfus chaque mois ! Hélas, la course à l’audience conduit souvent à la médiocrité. Plaire au plus grand nombre, tel est l’écueil sur lequel buttent tous ceux qui ont quelque chose à vendre. Le crime, la pornographie, la corruption, étalés à la une, font plus recette que les reportages sur une guerre à l’autre bout du monde…
Les media privés courent après l’audience aux dépens de la qualité, et les media publics cherchent à plaire au gouvernement aux dépens de la vérité ! Tel est le dilemme fondamental que doivent affronter les journalistes, coincés entre ces quatre injonctions souvent contradictoires : audience, qualité, vérité, censure !
En bref, où est la limite entre le journalisme et la propagande ? Mais soyons juste, le public est parfois sévère avec les journalistes car nous leur reprochons souvent de professer une autre opinion que la nôtre !
Pour qui travaillent les journalistes ?
Nul n’en doute, le métier de reporter est difficile et souvent dangereux. Chaque année, ils sont nombreux à laisser leur vie dans un des coins chauds du globe. Comment leur reprocher leurs émotions et même leur engagement idéologique lorsqu’ils se trouvent face aux pires atrocités, comme en génère chaque guerre ?
Ce sont des observateurs indispensables pour nous raconter le monde, ils sont nos yeux et nos oreilles, simples spectateurs d’une spectacle souvent douloureux auquel il leur est interdit de participer activement, ce qui n’est pas toujours confortable. « Vous, les journalistes, vous venez nous regarder comme des animaux dans un zoo, vous nous auscultez et puis vous repartez. Nous, on reste ! », s’indigne une femme en Tchétchénie.
Après les années, que restera-t-il de ces multiples guerres que l’on nous sert le soir à la télévision ? Souvent nous avons de la difficulté à positionner le lieu du conflit sur une carte ! Où est situé Grozny ? Qui se souvient du Biafra ? Qui saurait dire ce que furent les combats sanglants au Liban entre le PPS et le PCL ? Qui sait encore ce que furent les massacres de Sabra et Chatila perpétués par les milices chrétiennes vis-à-vis des Palestiniens, avec l’aval de l’Armée Israélienne ? Avec le recul, « toutes les guerres sont picrocholines ! » assène Sammy Ketz, reporter dans un Moyen-Orient qui n’en finit pas de convulser. Cela vaut-il la peine de mourir pour des causes qui seront demain oubliées et ensevelies sous de nouvelles causes qui réclameront leur lot de nouveaux morts ?
« La première image que je garde de tous mes reportages, c’est rouler à vive allure en sens contraire de ceux qui fuient, c’est se précipiter vers le danger pour y interroger ceux qui cherchent à tout prix à y échapper », écrit de façon lapidaire un reporter de guerre pour décrire son métier. « J’écris pour le monde » dit-il.
« C’est simple, je dois raconter ce que je vois. C’est mon devoir de journaliste de décrire la réalité telle que je la vois, telle qu’elle existe sur le terrain. Il n’y a pas d’autres choix possibles », écrivait Anna Politkovskaïa avant d’être assassinée à Moscou le 7 Octobre 2006.
La frontière entre journaliste et historien parfois s’estompe…J’aime bien cette remarque de l’un d’eux : « l’envoyé spécial est un Historien de l’immédiat, serviteur de l’Histoire, avec un grand H ». Historien de l’immédiat, quelle belle définition du journalisme !
La question est lancinante, pour quoi travaille un journaliste ? Pour la vérité ? Mais laquelle ? Qui peut prétendre détenir la vérité ? Qui sait ce qui est vrai ? « Les plus audacieux d’entre nous ont parlé d’objectivité. Simple prétention » écrit un journaliste lucide.
Demeure en permanence « cette illusion de pouvoir changer le monde », folle utopie. « Aucun article, aucun reportage filmé, même multiplié par mille, n’a mis un terme à la guerre en Bosnie ou au génocide au Rwanda. Aujourd’hui, il ne suffit pas de crier le Mal à haute voix pour l’arrêter, même si l’horreur se déroule sous l’œil des caméras du monde entier » avoue l’un d’eux, désabusé.
Mais alors, à quoi sert le journaliste ? Plus modestement « Il interroge le monde en marche et scrute la mémoire oubliée, pour éclairer le chemin d’un avenir incertain » avance timidement un autre qui ajoute : « Non, le journaliste n’est ni une vedette, ni un espion. Le journaliste est un antihéros ». « Écrire, c’est proposer un récit alternatif à la propagande imposée. Écrire, c’est recoller des bouts de vérités pour dire l’absurdité ».
Pour d’autres, le journaliste est un simple observateur, parfois un fouineur et toujours un passeur. « Un seul mot, pour moi, résume le métier de journaliste-reporter : partage ». Et toujours beaucoup de modestie : « Je dis ce que j’ai vu et ce que j’ai cru comprendre, sans pour autant dicter ce que cela veut dire ».
« Pour qui travaillent les journalistes ? En premier lieu pour ceux dont la parole est empêchée… Ontologiquement nous nous plaçons du côté des victimes, des faibles, des vulnérables. Le journalisme est un contre-pouvoir, il ne faut pas l’oublier », prévient un journaliste d’investigation qui précise cependant, avec force, de n’être « ni un justicier, ni un procureur, ni un militant, ni un politique ».
Pour finir cette réflexion, je citerais encore cette très belle image proposée par un vétéran du journalisme qui compare son métier à l’allumeur de réverbère du Petit Prince qui, au lieu de maudire les ténèbres, court la ville pour allumer ici ou là une lampe à huile qui vacille dans la grande nuit. Le journaliste garde donc en lui « cet espoir fou d’un scribe amoureux des réverbères qui rêve d’allumer une lueur dans le cœur du Petit Prince qui sommeille en chacun de nous ».
(1) Pour qui travaillent les journalistes? Éditions de l’Aube, 2023
(2) Albert Londres, Terre d’ébène, Albin Michel, 1929