1068 – SE GOUVERNER SOI-MÊME

L’humanité est-elle capable de développer, de façon démocratique et durable, des sociétés sages, harmonieuses et prospères ? Individuellement, sommes-nous capables de mener notre vie de façon libre, autonome et responsable, en respectant les autres ?

Dans l’histoire de l’humanité, il est possible de citer quelques sociétés humaines qui ont réussi cette performance, durant un court laps de temps, avant de retomber dans les travers bien connus de l’anarchie, de l’agressivité et de la guerre, qui nécessitent souvent le recours à la dictature, c’est-à-dire à la perte de liberté !

Par ailleurs, nous pouvons mentionner quelques personnalités qui furent des modèles de sagesse, de tolérance et de courage. Ils demeurent des phares qui nous éclairent et qui nous permettent de ne pas désespérer du genre humain. Ces guides furent des sages, des philosophes, empreints de modestie et de spiritualité, vivant souvent hors des fracas du monde.

De ce que nous savons des temps historiques, jusqu’à aujourd’hui, nous fûmes davantage marqués par le chaos et l’agressivité, que par l’harmonie et l’amour universel ! Les sociétés qui ont perduré furent dominées par des règles strictes et intangibles, avec une extrême sévérité pour ceux qui transgressaient. Ils pouvaient s’agir de sociétés de type dictatoriale ou bien dominées par une cohorte de règles et de tabous immuables.

Le type de société pyramidale est celui le plus communément admis pour son efficacité à gouverner les hommes, tant bien que mal ! Ces sociétés n’atteignent pas la sagesse et aiment se faire la guerre, mais les individus sont sous des tutelles coercitives, les obligeant à respecter les lois. Ces organisations aiment utiliser le mot de liberté qui n’est souvent qu’une virtualité…

Nous pouvons observer que, dès qu’un gouvernement se fait moins contraignant ou bien si l’autorité s’efface une seule journée, la pagaille s’installe aussitôt, comme si nombre d’individus étaient incapables de s’autogérer, tels des enfants livrés à eux-mêmes ! Cette constatation est affligeante mais semble inhérente à la nature humaine, ce qui ne rend pas optimiste.

Faut-il aller jusqu’à renoncer à la démocratie ?

Dans une précédente chronique, j’ai déjà mentionné la difficulté que rencontrent les démocraties libérales pour perdurer. Un peu de liberté semble faire tourner la tête des peuples, comme le vin nouveau, et il en veut davantage. Chaque liberté nouvelle apporte une sorte d’ivresse avec ses débordements.

Ce processus, que vivent actuellement les démocraties occidentales, conduit progressivement à des sociétés ingérables qui risquent de finir par crouler sous le poids de la démagogie. En effet, dans un système démocratique, les élus sont les prisonniers du « peuple enfant » qui fait des caprices et en veut toujours plus.

Nous savons que la démagogie conduit à l’anarchie et certaines démocraties européennes approchent de ce stade. Inévitablement l’anarchie ouvre la porte au régime totalitaire afin de remettre les choses en ordre.

Nous pouvons donc nous interroger sur le niveau idéal de liberté démocratique, qui pourrait se situer à mi-chemin entre la dictature et la véritable démocratie. Le curseur étant modulable selon le niveau de maturation de la société. Il faut, sans doute, que le peuple se soit longtemps frotté aux aléas de la démocratie, afin qu’il soit mûr pour vivre dans une véritable démocratie libérale harmonieuse et pérenne.

(Relire la chronique n°363 « Sauver la démocratie » et la chronique récente n°1040 « La démocratie dévoyée »).

Peut-on s’autogérer ?

Est-il envisageable de parvenir à une société autogérée ? Et quels seraient les caractéristiques et les contours d’une telle société ? Je mesure le degré d’utopie d’une telle exigence qui suppose une haute confiance dans une sagesse humaine qui serait partagée par tous les membres.

Avant d’envisager des sociétés démocratiques et libérales harmonieuses, il faudrait sans doute obtenir, au préalable, des individus capables de s’autogérer. Un tout harmonieux suppose, au préalable, que chacun des membres vive en harmonie avec lui-même. Une éducation exigeante, dans un cadre familial et scolaire chaleureux, joyeux et équilibré, peut certes générer des adultes qui répondent à ces critères.

Mais, nous percevons le cercle vicieux : une société malade génère des individus malades et vice-versa. Comment construire une société harmonieuse, si les membres qui la constituent ne sont pas équilibrés, trop agressifs ou trop dépressifs ? Tout démarre avec l’éducation qui, elle-même, dépend des adultes. On ne sort pas du dilemme !

Certaines sociétés sont néanmoins parvenues à un certain équilibre, toujours fragile et précaire, nécessitant une vigilance constante, mais néanmoins satisfaisant. La démocratie Suisse, que j’ai souvent citée en exemple, peut constituer un modèle pour les nombreuses démocraties malades, qui ne parviennent pas à trouver un équilibre harmonieux.

Une des raisons du succès de la Suisse repose, en grande partie, sur le système démocratique qui permet un recours fréquent au référendum, proposé soit par le gouvernement, soit par le peuple lui-même. Le référendum peut concerner la totalité des sujets de société et s’effectue, suivant les cas, au niveau communal, cantonal ou national. Il s’agit donc, en quelque sorte, d’un pays autogéré, puisque c’est réellement le peuple qui décide de l’essentiel. Le gouvernement, réduit à 7 membres, ne fait que gérer et appliquer les décisions du peuple. (Relire les chroniques n°397 « Les secrets du succès Suisse » et n°464 « Le modèle Suisse pour l’Europe de demain », écrites il y a plus de 10 ans).

Ce système ne permet pas la démagogie, puisque le peuple mesure les conséquences de ses choix. Un excès de laxisme, aux effets délétères, sera vite corrigé. A l’inverse, l’expérience a montré que, dans la démocratie représentative, les représentants doivent faire des promesses irréalistes pour être élus, et ils sont ensuite incapables de respecter leurs engagements. Ce système navigue sans cesse entre la démagogie et l’anarchie, ce qui est ruineux pour le pays, comme la France peut actuellement l’expérimenter !

Les entreprises autogérées

L’autogestion, fut souvent le leitmotiv des représentants syndicaux qui prétendaient pouvoir gérer une entreprise, avec les seuls représentants du personnel. Cette idée est naturellement extrêmement séduisante et diverses tentatives eurent lieu dans la foulée de l’effervescence de Mai 1968.

Malgré quelques succès provisoires, les échecs furent nombreux. Il faut aussi reconnaitre que ces tentatives d’autogestion se produisirent dans des sociétés en difficulté économique, ce qui ne facilitait pas la tâche. En outre, les adeptes de l’autogestion étaient souvent mus par des préoccupations idéologiques avec une bonne dose d’utopie.

Il s’avère qu’il est difficile de transformer une hiérarchie verticale, qui fut le modèle de l’humanité depuis la nuit des temps, par une hiérarchie horizontale dans laquelle chaque membre est à la fois patron, salarié et responsable.

Les entreprises modernes, en particulier dans la Silicon Valley, tendent vers un système mixte dans lequel chacun se sent davantage concerné et responsable de la bonne marche de l’ensemble. Dans certaines sociétés, chacun gère son temps et jouit d’une très grande liberté d’organisation. Le télé-travail favorise cette liberté et cette responsabilité. En outre, chacun se sent davantage impliqué dans les décisions. Bien que la direction demeure pyramidale, la base est plus horizontale que jadis.

Nous pouvons constater la même tendance dans les familles. Le pater familias est désormais détrôné ! Les parents eux-mêmes ne sont plus que les arbitres de débats familiaux dans lesquels les enfants sont impliqués dès le plus jeune âge. Beaucoup de décisions sont prises en commun, de façon horizontale.

L’autorité des parents se trouvent sans doute diluée et amoindrie mais, d’un autre côté, les enfants se sentent plus responsabilisés. Nous pouvons augurer et espérer que cette nouvelle éducation plus horizontale prépare des adultes plus capables de s’autogérer et de participer à des organisations plus autogérées.

La mise en place de sociétés sages, harmonieuses et démocratiques que nous évoquions en introduction, passe peut-être par une nouvelle éducation familiale plus ouverte et plus horizontale. Celle-ci peut constituer les prémices d’une nouvelle gestion des entreprises et d’un nouveau système de gouvernance des états, dans lequel chacun se sentirait plus responsable. Finalement, le nouveau modèle familial pourra-t-il sauver la démocratie ?

 Vous relirez aussi avec plaisir la chronique n°426 « L’ile d’Utopia » qui résume le livre publié en 1516 par Thomas More qui propose une autre façon d’organiser une société…

Utopie : étymologiquement un lieu idéal du bien et de l’harmonie

Dystopie : un lieu du mal et de la dysharmonie.

Je vous laisse maintenant méditer sur le sens profond des deux citations suivantes :

  • « Qu’est-ce que vous entendez par démocratie ? Se faire élire à intervalle régulier par des électeurs manipulés par les acteurs du numérique qui choisissent le candidat le plus à même de servir leurs intérêts ? Gouverner ensuite au service de ces mêmes acteurs et de bien d’autres lobbies… »

Marc Dugain, Transparence.

« Les GAFA se débarrasseront des derniers simulacres de démocratie, élus et opinions. La censure du Web s’inscrit dans le temps. D’ici là ils auront noyauté puis asphyxié la presse, la littérature, les arts. Avec eux le libre-arbitre. Il n’y aura rien ni personne pour s’imposer ».

                                   Flore Vasseur, Ce qu’il reste de nos rêves, 2019

 

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