1038 – LA CIVILISATION DE L’ENNUI

Le temps de travail diminue d’année en année. Comment s’occuper en absence de contraintes ? La nécessité de travailler est-elle finalement une aiguillon nécessaire ? A l’inverse, avons-nous trop de temps de loisirs ? La vie moderne est-elle trop facile et conduit-elle à l’ennui et aux occupations stupides ?

Depuis son origine, l’humanité a dû travailler dur pour survivre et progresser. Nous héritons à la fois d’un patrimoine génétique et d’une culture, orientés vers l’action et vers la difficulté. Toutes les civilisations qui ont rayonné avaient auparavent surmonté bien des difficultés avec force et courage !

Dans notre civilisation post-moderne, de nombreuses difficultés ont été aplanies par les générations précédentes. Les machines et les robots remplacent l’essentiel du travail manuel et, désormais, l’intelligence artificielle planifie, contrôle et même invente à notre place. Tout parait donc plus facile, mais une vie trop facile semble déboucher sur une certaine lassitude de vivre. Quel rôle auront les humains dans un monde mécanisé, robotisé et planifié par les machines ?

Depuis une vingtaine d’année, nous vivons sur un nuage et nous finissons par penser que nous sommes riches, que le travail est aliénant, et qu’il suffirait de se laisser vivre. Certains pensent que si nos ainés ont consacré leur vie au travail et au progrès, c’est qu’ils étaient besogneux et incapables de faire autre chose…

Il est possible que les riches citoyens romains, au quatrième siècle, pensaient aussi que leur domination était définitive et qu’il suffisait de faire travailler les peuples soumis. Ils pouvaient donc s’adonner, sans limite, aux plaisirs et aux loisirs. L’aristocratie française, à la fin du XVIIIème siècle, partageait sans doute ce même sentiment d’accomplissement définitif. En fait, tout n’était que provisoire et la facilité ne constituait que les prémisses de la décadence et de la chute…

Les avancées sociales

Tout ceci étant dit, il faut apprécier les formidables avancées sociales, d’une part, et la mécanisation du travail, d’autre part, qui ont libéré les humains des tâches les plus ingrates et les plus pénibles.

Personne n’envie l’effroyable situation de la classe ouvrière au XIXème siècle, lors du développement de l’industrie. De nombreux ouvriers étaient dans la misère, malgré un travail harassant du matin au soir, sans congés ni vacances. Sans compter le travail des enfants, y compris au fond de la mine !…

Souvent, ces avancées sociales se sont faites dans la douleur et la violence, avec des grèves longues, non rémunérées. C’est donc avec du sang et des larmes que ces progrès ont été possibles et il convient de rendre hommage à tous ceux qui ont eu le courage de lutter.

Néanmoins, la question qui se pose aujourd’hui est de savoir s’il y a des limites à la diminution du temps de travail, d’autant que la pénibilité n’est plus ce qu’elle était jadis. La robotisation et l’intelligence artificielle nous libèrent de nombreuses taches et nous ouvrent donc la perspective de nombreux temps libres.

Mais, tout semble se passer comme si la facilité ne convenait pas aux humains dont le défi consisterait à sans cesse se surpasser dans de nouveaux chalenges ! Notre époque approche de cet état et divers symptômes en attestent…

La civilisation des loisirs

Le travail n’est plus au centre de nos vies et l’essentiel de notre énergie se tourne vers les loisirs. Les syndicats, en France, après avoir obtenu la semaine de 5 jours, puis de 35 heures, visent désormais la semaine de 4 jours et les 30 heures par semaine.

Avec les progrès considérables de l’intelligence artificielle, la question se pose des métiers qui vont disparaitre. Ressurgit cette question qui se posait déjà avec la mécanisation des tâches : y aura-t-il du travail pour tout le monde ? Allons-nous vers une société dans laquelle un pourcentage significatif de citoyens n’aura pas de travail, ni le goût d’en avoir un ?

L’inaction ne nous sied pas, il faut donc s’occuper, mais il n’appartient pas à tout le monde de savoir s’occuper intelligemment et de s’épanouir dans les loisirs. Certains peuvent cultiver leur jardin, mais c’est moins fatigant et moins cher d’aller au supermarché. C’est aussi cela la rançon de la facilité.

Le sport est aussi un exutoire bénéfique, à condition de ne pas en abuser. La course à pied ou à vélo constitue déjà un passe-temps largement partagé. La pratique artistique n’est pas donnée à tout le monde, bien que nous ayons tous un petit ou un grand talent caché quelque part. Quoi qu’il en soit, étant donné l’importance du temps libre, c’est presque un nouveau métier à part entière qu’il faudrait embrasser et faire carrière…

Pour les autres, la tâche est plus ardue et l’ennui guette, mais il est toujours mauvais conseiller. « L’oisiveté est la mère de tous les vices » disaient nos ainés, le philosophe Alain ajoutant « …et de toutes les vertus aussi !». Il ne s’agit pas ici de condamner le temps libre ou le repos, mais surtout de mettre en évidence un manque de motivation pour entreprendre, pour se surpasser, pour s’épanouir et le risque, spécifique de notre époque, de sombrer dans l’ennui…

C’est ainsi que l’on voit fleurir, ici ou là, des jeux stupides, des paris insensés ou des préoccupations futiles. En me promenant hier, mon attention fut attirée par une affiche annonçant un concours de jeter de raquette anti-mouches ! Quelle mouche les a donc piqués pour inventer un jeu aussi débile ? Notre époque s’ennuie…

Autodestruction

J’ai déjà mentionné cette tendance à l’autodestruction qui semble s’emparer de nos sociétés post-modernes, au niveau individuel comme au niveau collectif. (Relire chronique N° 1034 « En attendant les barbares »).

« Nécessité fait loi » dit le proverbe ! Nous avons besoin de contraintes pour agir, de se fixer des buts à atteindre pour entreprendre. Dans un environnement sans contrainte, le risque est grand de se laisser aller à la facilité ou de se laisser tenter par des comportements dangereux et destructeurs. Les individus les plus fragiles et les moins bien structurés psychologiquement peuvent sombrer dans l’oisiveté la plus totale.

Il faut apprendre le temps libre, il faut une éducation pour savoir se soustraire au travail sans tomber dans la déchéance de l’oisiveté. Il faut apprendre à se fixer des occupations enrichissantes, des buts, des chalenges… Tous les esprits n’y sont pas préparés. Il suffit de constater combien de retraités ont des difficultés à gérer leur retraite et tout ce temps libre qui soudain s’ouvre à eux.

Les jeunes, plus que d’autres, ont besoin de projets, de perspectives, d’actions enthousiasmantes. L’abondance de temps libre peut être aussi destructeur que l’excès de travail et peut déboucher sur la déprime ou sur l’action violente. On peut le constater dans la population des jeunes émigrés sans travail qui sont fragilisés psychologiquement par manque de perspectives.

L’oisiveté est source de violence et la violence est un exutoire à la déprime. Cette violence s’exerce contre soi ou contre la société. La consommation abusive d’alcool ou de drogues constitue aujourd’hui un des symptômes majeurs d’une société dépressive qui s’autodétruit, par manque de perspectives. Une frange toujours plus importante de la société est concernée par ce fléau, caractéristique des sociétés post-modernes qui semblent avoir perdu le goût de vivre… (Relire chronique n° 1007 « Les Béquilles chimiques »).

La délinquance et la violence est l’autre pendant de l’autodestruction. Nous sentons tous la montée de la violence dans nos sociétés sans savoir comment y apporter remède. L’absence de motivation et de valeurs transcendantes débouche sur le cynisme et le désarroi. On est prêt à tout et à n’importe quoi pour exprimer son mal-être…

C’est dans ce contexte d’une société qui se cherche et manque d’enthousiasme que la guerre peut apparaitre comme une option. Chacun peut être frappé de l’attitude belliqueuse des pays européens, comme si la guerre était une option, une porte de sortie face à leur absence de perspectives. On peut se demander si l’agressivité du Président Français qui propose d’envoyer des troupes en Ukraine et en Moldavie, n’est pas pris lui-même dans le tourbillon suicidaire de l’autodestruction, signe des temps.

Les temps qui viennent risquent d’être difficiles. Suprême ironie, la perspective d’une vie trop facile, sans contrainte forte, pourrait constituer la plus grande difficulté à laquelle notre société post-moderne sera confrontée. L’excès de temps libre, ou vivre sans avoir besoin de travailler, pourrait apparaitre comme un piège mortel. En effet, la facilité est toujours un leurre, une illusion…

Il ne faut pas oublier que la vie est une lutte incessante et difficile contre l’entropie, c’est-à-dire le désordre. La facilité n’est qu’apparente et mortifère…

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