Liberté de ton, Liberté d'opinion
Je le répète, nous ne sommes pas nécessairement conscients de nos modèles. Mais nous pouvons les identifier en se posant la question de savoir qui nous avons admiré dans la vie, à des degrés divers. Une autre façon de savoir consiste à se souvenir des métiers que l’on voulait faire lorsque nous étions adolescents. Il est certain que ce n’est pas la même chose d’être identifié à mère Térésa ou à Marilyn Monroe ! Cela traduit des caractères différents et le destin de l’une ou de l’autre ne sera pas le même. Naturellement, dans la réalité, les choses ne sont pas aussi tranchées car nous avons souvent de multiples modèles d’identification, c’est pourquoi nous sommes complexes. Le cinéma est une source inépuisable de modèles d’identification et c’est un jeu que nous avons tous pratiqué qui consiste à demander à chacun quels sont ses acteurs et actrices préférés.
nous ne faisons pas du tout un choix rationnel, malgré parfois les apparences, nous répondons à une motivation pour ressembler à un modèle souvent inconscient. Ainsi, lorsqu’un citadin achète un impressionnant 4×4 tout terrain, il cherche à s’identifier à quelqu’un qu’il n’est pas mais qu’il aurait aimé être : un baroudeur aventurier épris de liberté. La mode joue avec nos modèles d’identification pour présenter les objets de luxe. D’une certaine façon, nous croyons avoir pris de la valeur, si nous portons une montre Rolex, symbole de la réussite sociale. Boire le même café que Georges Clooney c’est un peu lui ressembler et, virtuellement, avoir le même succès auprès des femmes.
Revenons un instant sur le processus d’identification sexuelle, à la base de notre sexualité. J’ai récemment rédigé une chronique sur l’homosexualité qui n’a pas été comprise par tout le monde (155 – NARCISSE ET SON ALTER EGO ). J’ai développé l’idée que l’homosexualité n’était pas une prédestination plus ou moins génétique, mais était en fait culturelle, et elle se met en place en même temps que la personnalité par un processus d’identification. Il peut arriver en effet que, pour une raison ou pour une autre, l’enfant ne puisse ou ne veuille pas s’identifier au parent du même sexe. On imagine le conflit sexuel inconscient que cela génère ! Prenons l’exemple du petit garçon au caractère sensible qui se trouve face à un père violent, brutal et grossier qui terrorise un peu tout le monde dans la famille, à commencer par la mère. Le petit garçon ne pourra pas s’identifier à ce père qui lui fait peur et il se mettra à l’abri dans les jupons de sa mère qui le protègera. Le lien psychologique inconscient très fort qui lie chaque enfant à sa mère ne pourra pas être rompu ; on dit que, symboliquement, le cordon ombilical ne peut être coupé. Ce garçon ne sera pas identifié à son sexe, s’il n’a pas trouvé sur son chemin d’autres figures masculines auxquelles s’identifier. Dans ces conditions, il aura toujours un doute profond sur son identité et peut devenir homosexuel.
Je pense que le processus est plus complexe que cela, tout en étant bien d’accord qu’il est nécessaire à la construction de la personnalité.
Ainsi, il me semble que le mécanisme identitaire n’est pas aussi linéaire qu’écrit dans cette chronique: l’identification permet de donner forme à des caractéristiques et attributs en potentialité chez nous. Cela rejoint bien-entendu la notion d’archétype de Jung: c’est en puisant dans les grands modèles collectifs que le chemin vers le Soi peut se faire.
Mais ce que tu appelles identification relève dans certains cas plus du mécanisme de projection.
Reprenons l’exemple du jeune “s’identifiant” à un chanteur auto-destructeur par exemple. Dans ce cas, et en général à mon avis, c’est bien des mécanismes de projection qui sont en oeuvre: l’adolescent va projeter sur cette figure publique ses propres pulsions d’auto-destruction. C’est un moyen psychologique de les mettre à distance de lui, de les extérioriser. Ce faisant, la construction identitaire peut trouver un équilibre. Cela peut certes sembler paradoxal, j’en conviens ! A y regarder de plus près, très peu finalement se sont “identifiés” à ce chanteur. En prenant la peine de discuter avec ce même adolescent, on se rendra compte qu’il a d’autres figures identificatrices bien plus positives !
Le problème viendra surtout si d’autres figures archétypales ne sont pas présentes pour contrebalancer. Tout est question d’équilibre…
Pour répondre à Sébastien, je dirais que le processus d’identification passe par une projection. A mon avis, il n’y a pas lieu d’opposer ces deux termes. Bien entendu, au cours de notre vie nous avons de nombreuses occasions de nous identifier à tel ou tel. Nous sommes le résultat de toutes ces identifications. L’identification sexuelle, quant à elle, se fait très tôt dans la vie.
Il est certain que la maturité passe aussi de l’identification à certains repères plus ou moins “positif”, ou du désir conscient et/ou inconscient de ne pas correspondre à des images dévalorisées, à une conscience plus approfondie de ce que nous sommes réellement.
J’aime personnellement l’acception bouddhique de “véritable soi”, que Karl Gustav Jung a d’ailleurs repris. Le processus d’individuation (dont il parle) passe aussi par ce chemin d’approfondissement intérieur, initiatique, en conscience. Il nous permet de nous re-découvrir, corps-esprit, tel qu’en nous même, en écoutant notre cœur, tout en trouvant dans la vie, dans les autres, des miroirs de ce que nous sommes, révélateurs de notre potentiel, ou de ce que dont nous avons besoin de nous distancier. Ce sans donc rejeter ce regard intérieur, cette observation du cœur et notre capacité de choix, dans la liberté d’être véritablement nous-même.
La rencontre avec un, ou des maîtres d’un enseignement de vie permet non pas l’identification à celui-ci, mais la possibilité de s’appuyer sur des repères et d’expérimenter l’enseignement, en vue de se l’approprier pour mieux nous trouver, ou nous retrouver. Pourvue que le maître soit lui-même en phase avec ce qu’il enseigne. Ce qui est bien différent d’une “identification”, dès lors qu’il montre une direction à suivre, en incarnant un modèle de comportement humaniste favorisant le fait de prolonger la valeur de son enseignement. Sans s’identifier à lui, mais en devenant vraiment soi,parce que c’est harmonieux et équilibré en nous. Nous sortons des systèmes projectifs infantiles, en effet.
S’il est au fond “une identification” fondamentale et naturelle, c’est celle de l’humanité à laquelle nous appartenons. Elle est en nous, autour de nous, dynamique, en mouvement. Nous pouvons trouver en chaque rencontre l’opportunité d’un approfondissement du sens de la vie… Nous sortons de l’analyse strictement psychologique, vers quelque chose de plus large, vivant, humain et spirituel à la fois, en tout les cas initiatique.